Et qui de tel confession11743.
Entent la consécucion,
Jamès prestres n'aura puissance
De congnoistre la conscience
De celi dont il a la cure.
C'est contre la sainte Escripture
Qui commande au pastour honeste
Cognoistre la vois de sa beste.
Mes povres fames, povres hommes,
Qui de deniers n'ont pas grans sommes,
Vueil-ge bien as prélas lessier,
Et as curés por confessier,
Car cil noient ne me donroient.
Le Dieu d'Amours.
Porquoi?
Faux-Semblant.
Par foi qu'il ne porroient,
Comme chétives gens et lasses;
Si que g'en ai les berbis grasses,
Et li pastour auront les maigres,
Combien que ce mot lor soit aigres.
Et se prélaz osent groucier,
Car bien se doivent correcier
Quant il perdent lor grasses bestes,
Tiex cop lor donrai sor les testes,
Que lever i ferai tex boces,
Qu'il en perdront mitres et croces.
Ainsinc les ai tous corrigiés,
Tant sui fort privilégiés.

[p.93]

Jamais prêtre n'aura puissance11847.
De connaître la conscience
De ceux qu'il doit administrer.
C'est l'Évangile déchirer,
Qui veut que le pasteur honnête
Connaisse la voix de sa bête.
Mais pourtant je veux bien laisser
Curés et prélats confesser
Pauvres femmes et pauvres hommes
Qui de deniers n'ont pas grand' sommes;
Ceux-là rien ne me donneraient.
Dieu d'Amours.
Pourquoi?
Faux-Semblant.
Parce qu'ils ne pourraient;
Ce sont chétives gens et lasses.
Aussi je prends les brebis grasses
Et les maigres laisse aux pasteurs,
Combien qu'ils s'en plaignent d'ailleurs.
Et si, perdant leurs grosses bêtes,
Prélats osent lever leurs têtes
Et gronder et se courroucer,
De tels coups leur ferai baisser,
J'y ferai lever telles bosses,
Qu'ils en perdront mitres et crosses.
Ainsi maint en ai corrigé,
Tel privilége et force j'ai.

[p.94]

L'Acteur.
Ci se volt taire Faus-Semblant;11769
Mès Amors ne fait pas semblant
Qu'il soit ennoiés de l'oïr,
Ains li dist, por eus esjoïr:
Le Dieu d'Amours.
Di-nous plus especiaument,
Comment tu sers desloiaument,
Ne n'aies pas du dire honte:
Car, si cum tes habis nous conte,
Tu sembles estre uns sains hermites.
Faux-Semblant.
C'est voirs, mès ge sui ypocrites.
Le Dieu d'Amours.
Tu vas préeschant astenance.
Faux-Semblant.
Voire voir, mès g'emple ma pance
De bons morciaus et de bons vins,
Tiex comme il affiert à devins[23].
Le Dieu d'Amours.
Tu vas préeschant povreté.
Faux-Semblant.
Voir, mès riche sui à planté;
Mès, combien que povre me faingne,
Nul povre ge ne contredaingne.

[p.95]

L'Auteur.
Ici Faux-Semblant se veut taire.11871.
Mais à l'ouïr feint de se plaire
Amour, et pour leur agrément:
Le Dieu d'Amours.
Tes bons tours explicitement
Conte-nous; point de fausse honte.
Si j'en crois ce que l'habit conte,
Tu dois être un hermite saint.
Faux-Semblant.
C'est vrai, mais hypocrite plein.
Le Dieu d'Amours.
Toujours vas prêchant l'abstinence.
Faux-Semblant.
D'accord; mais je m'emplis la panse
De bons vins et de bons morceaux,
Comme il sied à moines dévots[23b].
Le Dieu d'Amours.
Pauvreté tu prêches sans cesse.
Faux-Semblant.
Certes; mais grande est ma richesse.
Pauvre me fais, mais, pour finir,
Nul pauvre je ne puis sentir.

[p.96]

J'ameroie miex l'acointance11787.
Cent mile tans du Roi de France,
Que d'ung povre, par nostre Dame!
Tout éust-il ausinc bonne ame.
Quant ge voi tous nus ces truans
Trembler, sor ces femiers puans,
De froit, de fain crier et braire,
Ne m'entremet de lor affaire.
S'il sunt à l'Ostel-Diex porté,
Jà n'ierent par moi conforté,
Que d'une aumosne toute seule
Ne me paistroient-il la geule,
Qu'il n'ont pas vaillant une seche:
Que donra qui son coutiaus leche?
De folie m'entremetroie,
Se en lit à chien saing querrole.
Mès d'un riche usurier malade
La visitance est bonne et sade:
Celi vois-ge réconforter,
Car g'en cuit deniers aporter;
Et se la male mort l'enosse,
Bien le convoi jusqu'à la fosse.
Et s'aucuns vient qui me repraingne
Porquoi du povre me refraingne,
Savés-vous comment g'en eschape?
Ge fais entendant par ma chape
Que li riches est entechiés
Plus que li povres de pechiés,
S'a greignor mestier de conseil,
Por ce i vois, por ce le conseil[24].
Neporquant autresinc grant perte
Reçoit l'ame en trop grant poverte,
Cum el fait en trop grant richece,
L'une et l'autre igaument la blece:

[p.97]