Cent mille fois du roi de France11887.
Je préférerais l'accointance,
Par notre Dame! eût-il autant,
Ce pauvre, âme bonne et cœur grand;
Car j'ai bien autre chose à faire
Que d'entendre crier et braire
De froid, de faim, tous ces truands,
Transis sur leurs fumiers puants,
Qui d'une aumône toute seule
Ne sauraient repaître ma gueule!
S'ils sont à l'Hôtel-Dieu portés,
Par moi ne seront confortés.
Que prendre à qui son couteau lèche,
Et n'a vaillant sardine sèche?
Graisse chercher au lit d'un chien,
C'est folie et m'en garde bien.
Mais d'un riche usurier malade
Plus fructueuse est l'accolade;
C'est lui que je vais conforter,
Car deniers j'en compte apporter,
Et si la male mort l'emporte,
Jusqu'à la fosse je l'escorte.
Et si me reproche un grincheux
D'abandonner les malheureux,
Savez-vous comment j'en échappe?
Je fais comprendre par ma chappe
Que les riches sont de péchés
Plus que les pauvres entachés,
Plus ont besoin qu'on les surveille,
Aussi j'y vais et les conseille[24b]
Pourtant trop grande pauvreté
Est égale calamité,
Pour l'âme, à trop grande richesse,
Autant l'une et l'autre la blesse;

[p.98]

Car ce sunt deus extrémités11821.
Que richece et mendicités.
Li moien a non Soffisance:
Là gist des vertus l'abondance,
Car Salemon tout au délivre
Nous a escript en ung sien livre
Des Paraboles, c'est le titre,
Tout droit où trentiesme chapitre[25]:
Garde-moi, Diex, par ta poissance,
De richece et de mendiance.
Car riches hons, quant il s'adrece
A trop penser à sa richece,
Tant met son cuer en sa folie,
Que son créator en oblie.
Cil que mendicité guerroie,
De pechié comment le guerroie,
Envis avient qu'il ne soit lierres
Et parjurs, ou Diex est mentierres,
Se Salemon dist de par lui
La letre que ci vous parlui[26];
Si puis bien jurer sans délai
Qu'il n'est escript en nule lai,
(Au mains n'est-il pas en la nostre)
Que Jhesu-Crist, ne si apostre,
Tant cum il alerent par terre,
Fussent onques véus pain querre;
Car mendier pas ne voloient.
Ainsinc préeschier le soloi
ent Jadis par Paris la cité
Li mestre de divinité:
Si péussent-il demander
De plain pooir, sans truander;
Car, de par Diex, pastor estoient,
Et des ames la cure avoient:

[p.99]

C'est une double extrémité11921.
Que richesse et mendicité.
Entre les deux est suffisance,
Là gît des vertus l'abondance.
Du reste, clairement le dit
Salomon dans un sien écrit,
Des Paraboles, c'est le titre,
Tout droit au trentième chapitre[25b]:
Dieu, garde-moi dans ta bonté
De richesse et mendicité!
Car le riche, quand il se laisse
Enorgueillir par sa richesse,
Tant il affole alors son cœur
Qu'en oubli met son créateur.
Celui qui pauvreté guerroie
Peut-il rester en bonne voie?
Force, est qu'il devienne voleur
Et parjure, ou Dieu est menteur,
A Salomon si fut dictée
Par lui la phrase ici notée.
Je puis jurer sans contredit
Qu'en aucuns livres n'est écrit
(Du moins ce n'est pas dans les nôtres)
Que Jésus-Christ ni ses apôtres,
Toute la terre parcourant,
N'allassent leur pain mendiant;
Bien plus, ils en faisaient défense.
Ainsi le prêchaient en substance
Jadis par Paris la cité
Les docteurs ès-divinité.
Eux pourtant, sans truanderie,
Pouvaient bien demander leur vie,
Qui, de par Dieu, pasteurs étaient
Et des âmes la cure avaient.

[p.100]

Néis après la mort lor mestre,11835.
Recommencierent-il à estre
Tantost laboréors de mains;
De lor labor, ne plus ne mains,
Recevoient lor sostenance,
Et vivoient en pacience;
Et se remanant en avoient,
As autres povres le donnoient;
N'en fondoient palès ne sales,
Ains gisoient en maisons sales[27].
Puissans hons doit, bien le recors,
As propres mains, au propre cors,
En laborant querre son vivre,
S'il n'a dont il se puisse vivre,
Combien qu'il soit religieus,
Ne de servir Diex curieus:
Ainsinc faire le li convient,
Fors ès cas dont il me sovient,
Que bien raconter vous saurai,
Quant tens de raconter aurai.
Et encor devroit-il tout vendre,
Et du labor sa vie prendre,
S'il est bien parfais en bonté:
Ce m'a l'Escripture conté.
Car qui oiseus hante autrui table,
Lobierres est, et sert de fable.
N'il n'est pas, ce sachiés, raison
D'escuser soi par oraison:
Car il convient en toute guise
Entrelessier le Diex servise
Por ses autres nécessités.
Mangier estuet, c'est vérités,
Et dormir, et faire autre chose,
Nostre oroison lors, se repose:

[p.101]

Même après la mort de leur maître11955.
Ils recommencèrent à être
Ouvriers de leurs propres mains;
De labeurs humbles et vilains
Ils recevaient leur soutenance
Et vivaient tous en patience,
Et si de trop avaient pour eux
Ils le donnaient aux malheureux,
N'en fondaient ni palais ni salles
Et demeuraient en maisons sales[27b].
Homme fort doit, je le soutiens,
De ses labeurs quotidiens,
Avec ses bras, gagner son vivre,
S'il n'a de biens assez pour vivre,
Combien qu'il soit religieux
Et de Dieu servir envieux.
Telle est la règle universelle
Sauf ès-cas que je me rappelle
Et que bien vous conter saurai,
Plus tard, quand le temps en aurai.
Et encor devrait-il tout vendre
Et du travail son vivre prendre,
S'il était parfait en bonté:
Ce m'a l'Écriture conté.
Car d'autrui qui hante la table
Est un larron et sert de fable.
Mauvaise encore est la raison
De s'excuser par oraison.
Il faut, et ce n'est que justice,
Délaisser de Dieu le service
Pour toute autre nécessité;
Manger faut-il, en vérité,
Et dormir et faire autre chose,
Notre oraison lors se repose.

[p.102]