LXXXVIII
Ci Vénus au bel Adonis,
Le plus cher de tous ses amis,
Défend en aucune manière
De poursuivre bête trop fière.
Ami, votre meute lâchant,
Quand vous irez bête cherchant,
Attaquez-la pour qu'elle fuie,
Et la béte une fois partie
Suivez-la de près hardiment.
Mais s'il en est qui fièrement

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16357. Metent à deffense lor cors,
Ne soit jà torné vostre cors.
Coars soiés et pareceus
Contre hardis; car contre ceus
Où cuers hardis sunt ahurté,
Nul hardement n'a séurté,
Ains fait perilleuse bataille,
Hardi quant à hardi bataille.
Cerz et biches, chevriaus et chievres,
Rengiers et dains, connins et lievres,
Ceus voil-ge bien que vous chaciés,
En tel chasse vous solaciés.
Ours, leus, lions, sanglers deffens
Ne chaciés pas sor mon deffens:
Car tex bestes qui se deffendent,
Les chiens occient et porfendent,
Et font les vénéors méesmes
Moult sovent faillir à lor esmes;
Maint en ont occis et navré.
Jamès de vous joie n'auré,
Ains m'en pesera malement,
Se vous le faites autrement.
Ainsinc Venus le chastioit,
En chastiant moult li prioit
Que du chasti li sovenist
Où qu'il onques chacier venist.
Adonis, qui petit prisoit
Ce que s'amie li disoit,
Fust à mençonge, fust à voir,
Tout otroioit por pez avoir,
Qu'il ne prisoit riens le chasti;
Poi vaut quanque cele a basti.

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16553. Aux chasseurs veuille tenir tête,.
Abandonnez plutôt la bête.
Couard soyez et paresseux
Contre hardi; car contre ceux
Qui sont pleins d'ardeur et de rage
Souvent est vain notre courage
Et périlleux est le combat,
Hardi lorsque hardi combat.
Biches et cerfs, chevreuils et chèvres,
Rennes et daims, lapins et lièvres,
Je veux bien que ceux-là chassiez
Et de tels jeux vous délassiez.
Mais, ami, je vous en conjure,
Sangliers à la puissante hure,
Ours et loups, lions dévorants
Ne chassez pas, je le défends.
Car ces bêtes, quand se défendent,
Les chiens occisent et pourfendent,
Et souvent même le chasseur
Est victime de leur fureur.
Maint fut navré de mort affreuse:
Je ne serai jamais heureuse,
Mais inquiète malement
Si vous agissez autrement.
Ainsi Vénus son ami tance,
Le priant d'avoir souvenance
De la leçon qu'elle lui fait
Quand il courra par la forêt.
Adonis, qui peu se soucie
De tout ce que lui dit sa mie,
Qui, faux ou vrai, ne veut rien voir,
Tout accorde pour paix avoir,
Mais ses dits ne prise une paille.
En vain la belle se travaille.

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16389. Chastit-le tant cum el vorra,
S'el s'en part, jamès nel' verra.
Ne la crut pas, puis en morut;
C'onc Venus ne l'en secorut,
Qu'ele n'i estoit pas presente,
Puis le plora moult la dolente;
Qu'il chaça puis à un sangler
Qu'il cuida prendre et estrangler;
Mès nel' prist ne ne destrencha,
Car li sanglers se revencha
Cum fiere et orguilleuse beste.
Contre Adonis escout la teste,
Ses dens en l'aine li flati,
Son groing estort, mort l'abati.
Biau seignor, que qu'il vous aviengne,
De cest exemple vous soviengne:
Vous qui ne créés vos amies,
Sachiés, vous faites grans folies;
Bien les déussiés toutes croire,
Car lor dit sunt voir cum istoire.
S'el jurent, toutes sommes vostres,
Créés les comme paternostres;
Jà d'eus croire ne recréés,
Se Raison vient, point n'en créés;
S'el vous aportoit crucefiz,
Nel' créés point ne que ge fiz.
Se cist s'amie éust créuë,
Moult éust sa vie acréuë.
L'ung se jouë à l'autre et déduit
Quant lor plest; après lor déduit
A Citeron sunt retorné:
Cil qui n'ierent pas sejorné,
Ainçois que Venus se despuille,
Li content de fil en aguille

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16587. Qu'elle parle autant que voudra,
Absente oncques rien n'en verra.
Il mourut n'ayant cru sa mie.
Vénus ne put sauver sa vie,
Car elle était loin ce jour-là,
Et moult dolente le pleura.
Il chassait un vieux solitaire
Un jour, qu'il crut prendre et défaire;
Mais il ne le prit ni trancha,
Car le sanglier se revancha
En fière et orgueilleuse bête.
Contre Adonis levant la tête,
De ses dents l'aine il lui fendit
Et du grouin mort l'abattit.
Beaux seigneurs donc, quoi qu'il advienne,
De cet exemple vous souvienne,
Vous qui vos belles ne croyez,
C'est mal à vous, ne l'oubliez,
Car vous devez toutes les croire;
Leurs dits sont vrais comme l'histoire.
Si Raison vient, ne l'écoutez,
A les croire oncques n'hésitez.
S'elles disent: Nous sommes vôtres,
Croyez-les comme patenôtres;
Mais l'autre, eût-elle un crucifix,
Ne croyez pas plus que ne fis.
Car enfin, s'il eût cru sa mie,
Combien eût-il accru sa vie!
L'un l'autre ils se sont caressés
Tout à loisir; leurs jeux cessés,
Ils s'en retournent à Cythère.
Lors, sans attendre que la mère
D'Amour se vêtît à nouveau,
De fil en aiguille aussitôt

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