XC
C'est l'assault devant le chastel,
Si grant que pieça n'y eut tel:
Mais Amours, ne sa compaignie
A ceste foys ne l'eurent mie;
Car ceulx de dedans résistance
Luy firent par leur grant puissance.
Formant à guerroier entendent,
Cist assaillent, cil se deffendent;
Cil drecent au chastel perrieres,
Grans cailloux de pesans perrieres
Por les murs rompre lor envoient;
Et li Portiers les murs hordoient
De fors cloies refuséices[118]
Tissues de verges pléices,
Qu'il orent par grans estoties
En la haie Dangier coillies;
Et cist sajetes barbelées,
De grans promesses empennées,
Que de servises, que de dons,
Por tost avoir lor guerredons,
(Car il n'i entra onques fust
Qui tout de promesses ne fust
D'un fer ferrées fermement
De fiance et de serement),
Traient sor eus, et cil se targent,
Qui de deffendre ne s'atargent:

[p.399]

16651. Avait la trève outrepassée
Avant que ne fût trépassée.
Car il ne sut oncques longtemps
Garder sa foi ni ses serments.


XC
C'est l'assaut devant le castel
Si grand que ne fut oncques tel;
Mais Amour et sa compagnie
A cette fois ne l'eurent mie;
Car grand' résistance au dedans
Lui firent les portiers vaillants.
Lors tous à guerroyer entendent,
A l'envi frappent, se défendent.
Ceux de l'ost dressent les pierriers
Et gros cailloux, et gros quartiers
Pour les murs rompre leur envoient;
Mais les portiers devant déploient
Maints poteaux en bois de refus[118b]
Et de liens souples tissus,
Qu'ils avaient cueillis sur les haies
De Danger et dans ses futaies.
Et ceux de l'ost traits barbelés
De grand' promesses empennés,
De beaux dons et de prévenances,
Pour tôt avoir leurs récompenses
(Car nul trait n'avaient dont le fût
De belles promesses ne fût
Et ferré d'une forte pointe
De fiance et de serments ointe),
Tirent sur eux; et les portiers
Se couvrent de leurs boucliers;

[p.400]

16483. Car targes ont et fors et fîeres,
Ne trop pesans, ne trop legieres,
D'autel fust cum erent les claies
Que Dangier cuilloit en ses haies,
Si que traire riens n'i valoit.
Si cum la chose ainsinc aloit,
Amors vers sa mere se trait,
Tout son estat li a retrait,
Si li prie que le secore.
Venus.
Male-mort, dit-ele, m'acore,
Qui tantost me puist acorer,
Se ge jamès lais demorer
Chastéé en famé vivant,
Tant aut Jalousie estrivant!
Trop sovent en grant peine en sommes:
Biauz fiz, jurés ausinc des hommes,
Qu'il saudront tuit par vos sentiers.
Le dieu d'Amours.
Certes, ma dame, volentiers:
N'en ierent nesuns respité;
Jamès au mains par vérité
Ne seront prodomme clamé,
S'il n'aiment, ou s'il n'ont amé.
Grant dolor est que tex gens vivent
Qui les déduiz d'Amors eschivent,
Por qu'il les puissent maintenir;
A mal chief puissent-il venir!
Tant les hé, que se ges poïsse
Confondre, tuit les confondisse[119].

[p.401]

16681. Car targes ont fortes et fières,
Ni trop pesantes ni légères
Et de même bois que les ais
Que Danger coupe en ses forêts,
Si bien que chaque trait se casse.
Comme la chose ainsi se passe,
Amour vers sa mère anxieux
Accourt, et son état piteux
Au long lui raconte et la prie
De sauver à son fils la vie.
Vénus.
Que m'écure la male mort,
Dit-elle, et qu'à grand déconfort
Mon cœur arrache avec ma vie,
Si, quoi que fasse Jalousie,
Je laisse vivre en sûreté
Au cœur des femmes chasteté;
Trop souvent en grand' peine en sommes!
Beau fils, jurez aussi des hommes
Qu'ils viendront tous par vos sentiers.
Le Dieu d'Amours.
Certes, ma dame, volontiers
Tous y viendront, soyez-en sûre.
Jamais au moins, nul, je le jure,
Ne sera prudhomme clamé,
A moins qu'il n'aime ou n'ait aimé.
Grand deuil est que telles gens vivent
Qui les plaisirs d'Amour esquivent
Et ne les veulent maintenir,
Male fin les puisse férir!
Tant la haine fait mon cœur fondre
Que tous je les voudrais confondre.

[p.402]