III. Un brigand s’était construit une forteresse au bord d’une route, et dépouillait sans miséricorde tous les passants ; mais il récitait tous les jours la Salutation Angélique, sans qu’aucun empêchement pût l’y faire manquer. Un jour vint à passer un saint moine, que les compagnons du brigand se mirent en devoir de dépouiller : mais l’homme de Dieu leur demanda à être conduit près de leur chef, disant qu’il avait un secret à lui communiquer. Amené en présence du brigand, il demanda à celui-ci de réunir tous les habitants de la forteresse, afin qu’il leur prêchât la parole de Dieu. Mais, lorsqu’ils furent assemblés, le religieux dit : « Vous n’êtes pas tous là ; quelqu’un manque ! » Et comme on lui disait que personne ne manquait : « Cherchez bien, » reprenait-il ; « vous verrez qu’il manque quelqu’un ! « Alors un des brigands s’écria : « En effet, un des valets n’est pas ici ! » Et le moine : « C’est précisément lui que j’attends. » On l’envoya donc chercher, mais, à la vue de l’homme de Dieu, il roula des yeux effrayés, se démena comme un insensé, et refusa d’approcher. Et l’homme de Dieu lui dit : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ je t’adjure de dire qui tu es et pourquoi tu es venu ici ! » Le valet répondit : « Puisque je suis forcé de parler, sachez que je ne suis pas un homme, mais un démon, qui, sous forme humaine, demeure depuis quatorze ans auprès de ce brigand. Notre chef m’avait envoyé auprès de lui pour guetter le jour où il négligerait de réciter la Salutation Angélique ; car, ce jour-là, il nous aurait appartenu, et j’avais ordre de l’étrangler sur-le-champ. Seule, cette prière quotidienne l’empêchait de tomber en notre pouvoir. Mais j’ai eu beau le guetter : pas une fois il n’a manqué à la réciter. » Ce qu’entendant, le brigand, stupéfait, tomba aux pieds de l’homme de Dieu, demanda son pardon, et se convertit désormais à une vie meilleure.

LII
LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR

La passion du Christ fut, en premier lieu, ignominieuse. Elle eut lieu sur le mont du Calvaire, où l’on châtiait les malfaiteurs. Elle eût lieu au moyen de la croix, qui était le supplice le plus honteux de tous. Et elle eut lieu dans une compagnie ignominieuse, puisque le Christ fut crucifié entre deux larrons. L’un d’eux, celui qui était à droite, et s’appelait Dismas (d’après l’évangile de Nicodème), se convertit et fut sauvé ; l’autre, appelé Gesmas, fut damné pour l’éternité.

En second lieu, la passion du Christ fut injuste : car il n’avait point péché, et l’on n’avait point trouvé de ruse dans sa bouche. On l’accusait surtout de trois choses : de s’opposer à ce qu’on payât le tribut, de se dire roi, et de se prétendre le Fils de Dieu.

En troisième lieu, la passion de Christ fut d’autant plus douloureuse qu’elle lui fut infligée par les hommes de sa race, qui auraient dû être ses amis, et à qui il avait rendu d’innombrables services.

En quatrième lieu, la passion du Christ fut douloureuse à cause de la délicatesse de son corps, et parce qu’il eut à la subir en chacun de ses sens. Il la subit en effet dans les yeux, car il pleura. (Il pleura deux autres fois, en voyant pleurer la famille de Lazare, et en prévoyant la ruine de Jérusalem : mais, dans le premier cas, ce furent des larmes d’amour, dans le second des larmes de pitié, tandis que les larmes de sa passion furent des larmes de douleur.) Il subit sa passion dans son ouïe, car il eut à entendre toutes sortes d’opprobres et de blasphèmes. Il eut à la subir dans son odorat : car le calvaire où il fut crucifié était infecté de la puanteur des cadavres qu’on y laissait après le supplice. Il subit la passion dans son goût : car, ayant demandé à boire, il obtint du vinaigre mêlé de myrrhe et de fiel. Le vinaigre, dit-on, faisait mourir plus vite les crucifiés ; le fiel avait pour objet de faire souffrir Jésus dans son goût. Et Jésus subit la passion dans son toucher : car il n’y eut pas une partie de son corps depuis la plante des pieds jusqu’au haut de la tête, qui n’eût à souffrir de la cruauté des bourreaux.

Mais autant cette passion fut douloureuse pour le Christ, autant pour nous elle fut fructueuse. Et son utilité est triple, à savoir par la rémission des péchés, la collation de la grâce, et la démonstration de la gloire céleste.

La passion du Christ eut trois auteurs, qui tous furent justement punis de leurs crimes. C’est d’abord Judas, qui livra le Christ par avidité, puis les Juifs, qui le livrèrent par envie, enfin Pilate, qui le livra par lâcheté. Mais le récit du châtiment de Judas se trouve dans l’histoire de saint Mathias, celui du châtiment des Juifs, dans l’histoire de saint Jacques le Mineur. Quant au châtiment et à toute la vie de Pilate, le récit suivant nous en est donné par une histoire, qui est, en vérité, apocryphe.

Un roi nommé Tyrus, ayant séduit une jeune fille nommée Pyla, fille d’un meunier nommé Atus, eut d’elle un fils ; et Pyla donna à son fils un nom composé du sien propre et du nom de son père, à savoir Pylatus. Et lorsque Pilate eut trois ans, sa mère le transmit au roi, qui le donna pour compagnon de jeux à son fils légitime, à peu près du même âge. Mais le fils légitime, de même qu’il était plus noble de naissance que Pilate, était encore plus habile que lui à tous les exercices de son âge : de telle sorte que Pilate, miné par la jalousie jusqu’à ressentir une douleur dans le foie, tua son frère. Ce qu’apprenant, le roi convoqua son assemblée pour la consulter sur ce qu’il devait faire du meurtrier. Tous furent d’avis de le mettre à mort ; mais le roi, rentrant en lui-même, ne voulut point doubler un crime d’un autre crime, et envoya son fils à Rome, en otage du tribut annuel qu’il devait à l’empire.

Or se trouvait à Rome, en même temps, le fils du roi de France, envoyé de la même façon, en otage. Pilate l’eut pour compagnon, et, le voyant supérieur à lui tant pour les mœurs que pour le talent, en fut jaloux et le tua. Et comme les Romains se demandaient ce qu’ils pourraient faire de lui, ils se dirent : « Un gaillard qui a déjà tué son frère et son compagnon peut être très utile à la république pour dompter ses ennemis ! » Ils l’envoyèrent donc, en qualité de juge, dans l’île de Pont, dont les habitants ne pouvaient supporter aucun juge. Et Pilate, sachant que sa vie était l’enjeu de ses succès, fit si bien, par les promesses et les menaces, par les récompenses et les supplices, qu’il dompta cette race, qu’on croyait indomptable. En souvenir de quoi il fut appelé Pilate le Pontien ou Ponce Pilate.