Or Hérode, en apprenant l’habileté de cet homme, l’invita à venir à Jérusalem, et lui transmit son pouvoir sur les Juifs. Mais Pilate, plus tard, obtint de Tibère, à force d’argent, de remplacer Hérode dans toute son autorité : ce qui eut pour effet de brouiller Pilate et Hérode, jusqu’au jour où celui-ci, pour se réconcilier, envoya à Pilate Notre-Seigneur Jésus.

Lorsque Pilate eut transmis Jésus aux Juifs pour le crucifier, il craignit que l’empereur Tibère ne s’offensât de ce qu’il avait condamné le sang innocent, et, pour se justifier, il envoya à l’empereur un de ses familiers. Tibère souffrait alors d’une grave maladie, et comme on lui disait qu’il y avait à Jérusalem un médecin qui, d’un seul mot, guérissait toutes les maladies, l’empereur (ignorant que ce médecin venait d’être mis à mort par Pilate), dit à un de ses familiers, nommé Volusien : « Va vite au-delà des mers, et dis à Pilate de m’envoyer ce médecin ! » Volusien se mit en route ; mais Pilate, effrayé, demanda un délai de quatorze jours.

Pendant ce temps Volusien, ayant rencontré une femme nommée Véronique, qui avait connu Jésus, lui demanda où il pourrait trouver celui-ci. Et Véronique lui dit : « Hélas, Jésus était mon maître et mon Dieu, mais Pilate, par envie, l’a condamné et fait crucifier ! » Volusien fut désolé et dit : « Je regrette de ne pouvoir pas accomplir l’ordre de mon maître. » Et Véronique : « Comme Jésus était toujours en route pour prêcher, et que sa présence me manquait fort, je me rendis un jour chez un peintre pour qu’il me fît son portrait, sur une toile que je lui portais. Or le Seigneur, m’ayant rencontrée, et ayant su où j’allais, appuya ma toile contre sa face, et je vis que son image s’y était gravée. Que si l’empereur ton maître regarde pieusement cette image, il sera aussitôt guéri. » Et Volusien : « Peut-on acquérir cette image pour de l’or ou de l’argent ? » Et Véronique : « Non, mais on peut en acquérir le bénéfice par une piété sincère. Je vais aller à Rome avec toi, je montrerai l’image à César, et puis je reviendrai ici ! » Ainsi fut fait, et Volusien dit à Tibère : « Ce Jésus que tu désirais voir a été injustement condamné et crucifié par Pilate et les Juifs. Mais j’ai amené avec moi une femme qui possède une image de Jésus, et qui dit que, si tu regardes cette image avec dévotion, tu recouvreras bientôt la santé. » Alors Tibère fit tendre tout le chemin d’étoffes de soie, et se fit présenter l’image et, dès qu’il l’eut regardée, il recouvra la santé.

Ponce Pilate fut alors conduit à Rome, et Tibère, furieux, ordonna qu’on le fît venir devant lui. Mais Pilate avait pris la précaution de revêtir la tunique sans couture de Nôtre-Seigneur : de telle sorte que Tibère, en le voyant, oublia toute sa fureur, et ne put s’empêcher de le traiter avec déférence. A peine l’eut-il congédié, que sa fureur le ressaisit de plus belle : mais, chaque fois qu’il le revoyait, sa fureur tombait, au grand étonnement de tous. Enfin, sur l’ordre de Dieu, et peut-être sur le conseil d’un chrétien, Tibère fit dépouiller Pilate de sa tunique, et, pouvant désormais s’abandonner à sa fureur contre lui, il le fit jeter en prison pour y attendre la mort honteuse qu’il lui réservait. Ce qu’apprenant, Pilate prit son couteau et se tua. Son cadavre fut attaché à une grosse pierre et lancé dans le Tibre ; mais les esprits malins et sordides s’emparèrent avec joie de ce corps malin et sordide ; tantôt le plongeant dans l’eau, tantôt le ravissant dans les airs, ils causaient d’innombrables inondations, tempêtes, etc., dont tout le monde était effrayé. Aussi les Romains retirèrent-ils du Tibre ce cadavre malfaisant et l’envoyèrent-ils à Vienne, par dérision, pour y être plongé dans le Rhône, car le nom de Vienne provient de Via gehennæ, qui veut dire : Voie de la malédiction. Mais, là encore, les mauvais esprits recommencèrent leurs tours, si bien que les habitants de Vienne, pressés de se défaire de ce vase de malédiction, l’ensevelirent sur le territoire de la ville de Lausanne. Mais les habitants de cette ville, voulant eux aussi s’en débarrasser, le jetèrent au fond d’un puits entouré de hautes montagnes, et l’on dit que, aujourd’hui encore, on voit bouillonner, en ce lieu, des machinations diaboliques.

Tel est le récit qu’on lit dans la susdite histoire apocryphe : je laisse au lecteur le soin de juger du degré de confiance qu’il mérite. Et je dois ajouter que, d’après l’Histoire scholastique, Pilate fut accusé par les Juifs, devant Tibère, d’avoir permis le massacre des Innocents, et d’avoir fait placer dans les temples des images païennes, et d’avoir affecté à son usage personnel l’argent déposé dans les troncs : toutes accusations qui lui valurent d’être exilé à Lyon, d’où il était originaire, et où il est mort, l’opprobre de sa race. D’autre part Eusèbe et Bède, dans leur chronique, ne parlent point de son exil, mais disent seulement que, accablé de justes calamités, il se tua de ses propres mains.

LIII
LA RÉSURRECTION DE NOTRE-SEIGNEUR

La résurrection du Christ eut lieu le troisième jour après sa mort. Elle eut lieu sans que le sépulcre s’ouvrît. Car de même que Nôtre-Seigneur a pu sortir du ventre de sa mère sans que celui-ci s’ouvrît, de même qu’il a pu entrer auprès de ses disciples sans que la porte s’ouvrît, de même il a pu se relever de son sépulcre sans que celui-ci s’ouvrît. On lit à ce propos, dans l’Histoire scholastique, que, l’an du Seigneur 505, un moine de Saint-Laurent Hors les Murs eut un jour la surprise de voir sa ceinture se projeter devant lui sans être dénouée ni rompue ; et qu’il entendit, au même moment, une voix lui disant : « C’est ainsi que le Christ a pu sortir de son sépulcre sans que celui-ci s’ouvrît. »

Le Christ est ressuscité avec son corps propre et réel.

Nous avons, de cela, cinq preuves : 1o la parole de l’ange, qui ne saurait mentir ; 2o les fréquentes apparitions du Christ ; 3o le fait qu’il a mangé avec ses disciples ; 4o le fait qu’il s’est laissé toucher, ce qui prouve que son corps était véritable ; 5o le fait qu’il a montré ses cicatrices, ce qui prouve que ce corps était le même qui avait subi la passion. Et toutes ces preuves nous portent à croire que les disciples ont eu des doutes sur la réalité de la résurrection corporelle du Christ.

Saint Denis rapporte, dans son épître à Démophile, que le Christ, après son Ascension, est apparu à un saint homme nommé Carpe et lui a dit : « Je suis prêt à souffrir de nouveau pour le salut des hommes. » C’est ce même Carpe qui, voyant un chrétien perverti par un infidèle, en eut tant de chagrin qu’il en devint malade. C’était un homme d’une telle sainteté, que jamais il ne célébrait la messe sans être honoré d’une vision divine. Et comme il devait prier pour la conversion des deux infidèles, il ne pouvait s’empêcher de demander en même temps que le feu du ciel s’abattît sur eux et mît fin au scandale de leur vie. Or, à minuit, pendant qu’il exprimait ce vœu, la maison où il était lui apparut divisée en deux ; et au milieu était une immense fournaise, tandis qu’au-dessus, dans le ciel ouvert, Jésus trônait entouré de la multitude des anges. Puis, tout près de la fournaise, vinrent se placer en tremblant les deux infidèles ; des serpents s’efforçaient, en les mordant et en les entourant, de les entraîner, de force, dans la fournaise ; et il y avait là des hommes qui les y poussaient aussi. Et Carpe fut si ravi de ce châtiment qu’il oublia de regarder la vision supérieure, regrettant seulement que les deux pécheurs tardassent aussi longtemps à tomber dans la fournaise. Or, lorsque enfin il se décida à relever la tête, il vit que Jésus, ayant pitié des deux malheureux, se levait de son trône céleste, descendait vers eux avec la multitude des anges, leur tendait la main, et les sauvait de la fournaise. Après quoi Jésus dit à Carpe : « Frappez-moi encore, je suis prêt à souffrir de nouveau pour sauver les hommes ! »