Or Pierre et Paul, s’étant introduits auprès de Néron, dévoilaient tous les maléfices du magicien ; et Pierre, notamment, disait que, de même qu’il y a dans le Christ deux substances, la divine et l’humaine, de même il y avait en Simon deux substances, à savoir l’humaine et la diabolique. Et Simon déclara : « Je ne souffrirai pas plus longtemps cet adversaire ! Je vais ordonner à mes anges de me venger de lui ! » Et Pierre : « Je ne crains pas tes anges, mais ce sont eux qui me craignent ! » Et Néron : « Tu ne crains pas Simon, qui, par ses actes même, prouve sa divinité ? » Et Pierre : « Si la divinité est vraiment en lui, qu’il dise ce que je pense et ce que je fais en ce moment ! Et d’abord je vais te dire ma pensée à l’oreille, afin qu’il n’ait pas l’audace de mentir ! » Néron lui dit : « Approche-toi et dis-moi ce que tu penses ! » Et Pierre lui dit à l’oreille : « Fais-moi apporter en secret du pain d’orge ! » Puis, quand il eut reçu le pain et l’eut béni en le cachant dans sa manche, il dit : « Que Simon dise maintenant, ce que j’ai dit, pensé, et fait ! » Mais Simon, au lieu de s’avouer vaincu, reprit : « Que Pierre dise plutôt ce que je pense, moi ! » Et Pierre : « Ce que pense Simon, je montrerai que je le sais, en faisant ce à quoi il aura pensé ! » Alors Simon, furieux, s’écria : « Que de grands chiens arrivent et le dévorent ! » Et aussitôt de grands chiens apparurent qui se jetèrent sur l’apôtre : mais celui-ci leur offrit le pain qu’il venait de bénir ; et aussitôt il les mit en fuite. Et il dit à Néron : « Voilà comment j’ai prouvé, non par mes paroles, mais par mes actes, que je savais ce que penserait Simon contre moi ! » Et Simon dit : « Ecoutez, Pierre et Paul, je ne puis rien vous faire ici, et je vous épargne pour aujourd’hui ; mais nous nous retrouverons, et alors je vous jugerai ! »
Le même Simon, dans son orgueil, osa se vanter de pouvoir ressusciter les morts. Et comme certain jeune homme venait de mourir, on appela Pierre et Simon et, sur le désir de ce dernier, on décida qu’on ferait mourir celui des deux qui ne pourrait pas ressusciter le mort. Après quoi Simon, par ses incantations, fit en sorte que le mort remua la tête, et déjà tous, avec de grands cris, voulaient lapider Pierre. Mais celui-ci, ayant obtenu le silence, s’écria : « Si ce jeune homme est vraiment vivant, qu’il se lève, qu’il marche, et qu’il parle : faute de quoi vous saurez que c’est un démon qui fait remuer la tête du mort. Mais qu’avant tout on écarte Simon du lit, pour mettre à nu les artifices du diable ! » On écarta donc Simon du lit, et aussitôt le mort reprit son immobilité. Mais alors Pierre, se tenant à distance, et ayant prié, dit : « Jeune homme, au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche ! » Et aussitôt le mort, ressuscité, se leva et marcha. Sur quoi le peuple voulut lapider Simon. Mais Pierre dit : « Il est suffisamment puni, en ayant à reconnaître la défaite de ses artifices ! Et notre Maître nous a enseigné à rendre le bien pour le mal. » Et Simon : « Sachez, Pierre et Paul, que, malgré voire désir, je ne daignerai pas vous accorder la couronne du martyre ! » Et Pierre : « Puissions-nous obtenir ce que nous désirons ; mais toi, puisses-tu n’avoir que du mal, car toutes tes paroles ne sont que mensonges ! »
Alors Simon se rendit à la maison de son disciple Marcel et lui dit, après avoir attaché un grand chien à sa porte : « Je verrai bien si Pierre, qui a l’habitude de venir te voir, pourra désormais entrer chez toi ! » Et Pierre, lorsqu’il vint chez Marcel, d’un signe de croix détacha le chien, qui, depuis lors, se mit à caresser tout le monde à l’exception de Simon, qu’il étendit à terre et voulut étrangler. Il l’aurait étranglé si Pierre, accourant, ne lui avait défendu de lui faire aucun mal. Et, en effet, le chien ne toucha plus au corps de Simon, mais il déchira tous ses vêtements. Et là-dessus le peuple, mais surtout les enfants, se mirent à poursuivre le magicien, qu’ils chassèrent hors de la ville comme un loup. De telle sorte que Simon, tout honteux, n’osa point se montrer pendant une année entière ; et son disciple Marcel, convaincu par ces miracles, devint désormais le disciple de Pierre.
Mais, plus tard, Simon revint à Rome et rentra en faveur auprès de Néron. Un jour, il convoqua le peuple, et déclara que, gravement offensé par les Galiléens, il allait abandonner la ville, que jusqu’alors il avait protégée de sa présence : ajoutant qu’il allait monter au ciel, puisque la terre n’était plus digne de le porter. Donc, au jour convenu, il monta sur une haute tour, ou, suivant Lin, sur le Capitole ; et, de là, il se mit à voler dans les airs, avec une couronne de laurier sur la tête. Et Néron dit aux deux apôtres : « Simon dit la vérité ; vous, vous n’êtes que des imposteurs. » Et Pierre dit à Paul : « Lève la tête, et regarde ! » Paul leva la tête, vit Simon qui volait, et dit à Pierre : « Pierre, ne tarde pas davantage à achever ton œuvre, car déjà le Seigneur nous appelle ! » Alors Pierre s’écria : « Anges de Satan, qui soutenez cet homme dans les airs, au nom de mon maître Jésus-Christ, je vous ordonne de ne plus le soutenir ! » Et aussitôt Simon fut précipité sur le sol, où il se brisa le crâne et mourut.
Ce qu’apprenant, Néron fut désolé de la perte d’un tel homme, et dit aux apôtres qu’il les en punirait. Il les remit entre les mains d’un haut fonctionnaire nommé Paulin, qui les fit jeter en prison, sous la garde de deux soldats, Procès et Martinien. Mais ceux-ci, convertis par Pierre, leur ouvrirent la prison et les remirent en liberté, ce qui leur valut, après le martyre des apôtres, d’avoir tous deux la tête tranchée par ordre de Néron. Or Pierre, cédant enfin aux supplications de ses frères, résolut de s’éloigner de Rome ; mais comme il arrivait à une des portes de la ville, à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’église Sainte-Marie ad Passus, il rencontra le Christ qui venait au-devant de lui ; et il lui dit : « Seigneur où vas-tu ? » Et le Seigneur répondit : « Je vais à Rome, afin d’y être de nouveau crucifié ! » Et Pierre : « De nouveau crucifié ? » Et le Seigneur : « Oui ! » Et Pierre dit : « Alors, Seigneur, je vais retourner à Rome, pour être crucifié avec toi ! » Sur quoi le Seigneur remonta au Ciel, laissant Pierre tout en larmes. Et celui-ci, comprenant que l’heure de son martyre était venue, revint à Rome, où il fut saisi par les ministres de Néron, et conduit devant le préfet Agrippa ; et Lin rapporte que son vieux visage rayonnait de joie. Le préfet lui dit : « Tu es bien l’homme qui te plais à vivre parmi les gens du peuple, et à éloigner du lit de leurs maris les femmes des faubourgs ? » Mais Pierre répondit : « Je ne me plais que dans la croix du Seigneur ! » Alors, en sa qualité d’étranger, il fut condamné au supplice de la croix : tandis que Paul, qui était citoyen romain, fut condamné à avoir la tête tranchée.
Dans sa lettre à Timothée sur la mort de saint Paul, Denis rapporte que la foule des païens et des juifs ne se fatiguait point de frapper les deux apôtres et de leur cracher au visage : Et lorsque vint le moment de leur séparation, Paul dit à Pierre : « Que la paix soit avec toi, fondement des églises, pasteur des agneaux du Christ ! » Et Pierre dit à Paul : « Va en paix, prédicateur de la vérité et du bien, médiateur du salut des justes ! » Après quoi, Denis suivit son maître Paul, car les deux apôtres furent exécutés en deux endroits différents. Et Pierre, quand il fut en face de la croix, dit : « Mon maître est descendu du ciel sur la terre, aussi a-t-il été élevé sur la croix. Mais moi, qu’il a daigné appeler de la terre au ciel, je veux que, sur ma croix, ma tête soit tournée vers la terre et mes pieds vers le ciel. Donc, crucifiez-moi la tête en bas, car je ne suis pas digne de mourir de la même façon que mon Maître Jésus. » Et ainsi fut fait : on retourna la croix, de sorte qu’il fut placé la tête en bas et les pieds en haut. Cependant, le peuple, furieux, voulait tuer Néron et le préfet, et délivrer l’apôtre : mais celui-ci les priait de ne pas empêcher son martyre. Et alors Dieu ouvrit les yeux de ceux qui pleuraient ; et ils virent des anges debout avec des couronnes de roses et de lys, et Pierre, debout entre eux, recevait du Christ un livre dont il lisait tout haut les paroles. Et l’apôtre, reconnaissant que les fidèles voyaient sa gloire, les recommanda une dernière fois à Dieu, et rendit l’esprit.
Alors deux frères, Marcel et Apulée, ses disciples, le descendirent de la croix, et l’ensevelirent après l’avoir embaumé d’aromates. Et, le même jour, Pierre et Paul apparurent à Denis, qui les vit entrer tous deux par la porte de la ville, la main dans la main, vêtus de lumière, et la tête ceinte d’une couronne de clarté.
IV. Mais Néron ne resta pas sans châtiment pour ce crime et pour tous les autres qu’il commit, et dont nous allons brièvement rapporter quelques-uns. On lit, d’abord, dans une histoire en vérité apocryphe, que, comme Sénèque, le maître de Néron, s’attendait à recevoir la digne récompense de ses travaux, Néron lui dit que, pour sa récompense, il aurait le droit de choisir l’arbre aux branches duquel il serait pendu. Et comme Sénèque demandait comment il avait pu mériter d’être condamné à mort, Néron fit agiter au-dessus de sa tête la pointe d’une épée, de telle sorte que Sénèque, effrayé, fermait les yeux et baissait la tête. Et Néron lui dit : « Mon maître, pourquoi baisses-tu la tête devant ce glaive ? » Sénèque lui répondit : « Etant homme, je crains la mort et ne désire point mourir. » Et Néron : « Hé bien, moi aussi je te crains, comme déjà je te craignais dans mon enfance, et je ne vivrai pas tranquille tant que tu vivras ! » Alors Sénèque dit : « Si je dois mourir, accorde-moi du moins de choisir mon genre de mort ! » Et Néron : « Choisis-le à ton gré, pourvu seulement que tu meures tout de suite ! » Sur quoi Sénèque s’ouvrit les veines dans un bain, et mourut de l’écoulement de son sang, justifiant ainsi le présage de son nom ; car se necans signifie : qui se tue de sa propre main. Ce Sénèque eut deux frères, dont l’un, le déclamateur Julien Gallion, se tua également de sa propre main, et dont l’autre, Méla, fut père du poète Lucain, qui, par ordre de Néron, s’ouvrit les veines.
Toujours d’après la même histoire apocryphe, Néron, entraîné par sa folie sanguinaire, ordonna de mettre à mort sa mère et de lui couper le ventre, afin de voir la façon dont il avait habité dans son sein. Or les médecins lui disaient : « Les lois divines et humaines défendent qu’un fils tue sa mère, qui l’a enfanté dans la douleur, et s’est fatiguée à le nourrir. » Mais Néron : « Faites en sorte que je conçoive un enfant dans mon sein, afin que je puisse me rendre compte de ce que ma mère a souffert en m’enfantant ! » Et les médecins : « La chose est impossible, étant contraire à la nature et à la raison ! » Mais Néron : « Si vous ne faites pas en sorte que je conçoive un enfant, vous mourrez tous dans les pires supplices ! » Alors les médecins, l’ayant enivré, lui firent avaler une grenouille, qui gonfla dans son ventre et lui donna l’illusion d’être pareil à une femme enceinte. Mais bientôt, la douleur devenant trop forte, il dit : « Hâtez l’heure de mon accouchement, car ma grossesse me fatigue et m’étouffe ! » Ils lui donnèrent alors un vomitif, et aussitôt il rendit la grenouille qu’il avait dans le ventre, mais tout infectée d’humeur et toute tachée de sang. Et lui, en voyant cette chose monstrueuse, demanda : « Etais-je ainsi moi-même lorsque je suis sorti du sein de ma mère ? » Et eux : « Oui ! » Alors l’insensé ordonna qu’on nourrît son enfant, et qu’on l’enfermât, en guise de berceau, dans l’écaille d’une tortue. Mais tout cela ne se trouve point mentionné dans les chroniques, et doit être considéré comme apocryphe.
Plus tard, Néron, admirant le récit de l’incendie de Troie, fit brûler Rome pendant sept jours et sept nuits ; et lui, assistant à l’incendie du haut d’une tour, il récitait pompeusement des morceaux de l’Iliade. Il pêchait avec des filets d’or, prétendait chanter mieux que tous les tragédiens et joueurs de cithare, faisait changer les hommes en femmes, et jouait lui-même le rôle d’une femme auprès d’un homme. Mais à la fin les Romains, ne pouvant supporter davantage sa folie, se jetèrent sur lui et le poursuivirent jusqu’en dehors de la ville. Alors, se voyant perdu, il aiguisa avec ses dents la pointe d’un bâton et se l’enfonça dans le cœur. Ou bien encore, suivant d’autres, il aurait été dévoré par les loups. Et l’on raconte qu’après sa mort, les Romains, ayant retrouvé la grenouille qu’il avait vomie, allèrent la brûler hors des murs de la ville : et, depuis ce moment, l’endroit où avait été cachée la grenouille (latuerat rana) porta le nom de Lateran ou Latran.