En 1614, le père Léonard, si renommé parmi ses frères, avait cessé d’être provincial et ne devait être promu de nouveau à ces hautes fonctions qu’à la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable Honoré de Champigny qui l’avait remplacé[14] ; et l’on vante à bon droit les améliorations de toute nature, l’activité surtout dans la distribution des secours charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement intérieur.

[14] Le P. Honoré de Champigny mourut en odeur de sainteté dans le courant de 1621.

A cette époque, un religieux étranger, originaire de l’Ecosse, et appartenant à une grande famille, fixait sur lui les regards de ses frères et l’on peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. Archange de Pembroke, avait remplacé en quelque sorte le P. Ange de Joyeuse. Nommé provincial en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de remplir des emplois importants, le capucin écossais avait été nommé après le départ du P. Yves, directeur des missions, dans les Indes orientales et occidentales. Les raisons qui firent abandonner plus tard l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour mieux dire n’existaient pas ; Archange de Pembroke résolut de se rendre lui-même au Brésil et de donner une impulsion considérable à la petite mission emmenée quelques mois auparavant par François de Razilly. Pour cela, il fit choix de onze religieux, sur le zèle desquels il devait compter, mais dont les noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se trouvait un historien, aujourd’hui complétement perdu, dont il nous a été impossible de retrouver la Relation malgré les recherches les plus persévérantes continuées durant plusieurs mois à Paris, à Rouen et à Madrid[15].

[15] L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert et ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare publia ses observations sous le titre de Relatio de populis brasiliensibus. Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J. François de Burdemar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il parle d’Yves d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des éloges affirme qu’il entreprit deux voyages en Amérique et qu’il vint mourir en qualité de forestier dans un couvent de son ordre, en Espagne, un an environ après la publication de son livre. Nous supposons que l’expression dont se sert ici le biographe est purement et simplement la francisation du mot espagnol forastero, étranger.

Le P. François de Bourdemare était du nombre de ces gentilshommes opulents, qui après avoir joui de toutes les superfluités de la fortune, éteignaient tout-à-coup dans un cloître ce que l’on appelait l’orgueil du siècle et les souvenirs mondains ; veuf depuis quelques années, il avait abandonné ses richesses territoriales à son fils et il était venu ensevelir sa vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris ; là il donnait, dit-on, des preuves journalières d’une humilité qui dépassait de beaucoup à coup sûr, ce que l’on exigeait des membres de la communauté. Gentilhomme renommé naguère par son élégance, à cette époque de faste qui précéda le faste de Louis XIV, il ne portait plus que des vêtements rapiécés, il ajoutait encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion des sauvages lui sembla la chose la plus naturelle et la plus enviable à la fois ; cet homme dont la société avait été si recherchée, et dont l’instruction était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage en latin, regarda comme un bienfait des définiteurs de l’ordre d’être envoyé dans une contrée à peu près déserte, où manquaient toutes les ressources de la vie ; lui et Archange de Pembroke, dont la vie avait été plus brillante encore que la sienne s’embarquèrent le 28 mars 1614 avec dix autres moines, à bord du navire où commandait le brave de Pratz qui emmenait sur son navire 300 nouveaux colons et qui portait des secours à la Ravardière, dont on prévoyait sans doute à Paris, la situation difficile.

Comblés des dons de ces seigneurs de la cour de Louis XIII, avec lesquels ils se trouvaient naguère en relations journalières, charmés surtout de transmettre à l’humble couvent du Maranham, les beaux ornements auxquels la duchesse de Guise avait travaillé de ses propres mains, ils partirent au Hâvre, et l’on peut dire que pour l’époque leur traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent que deux mois et 15 jours pour parvenir à la côte nord du Brésil, mais une fois entrés dans la baie de Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable se trouvaient alors les affaires de la France dans ces contrées. Les missionnaires n’ignoraient point que leur institution les mettait pour ainsi dire à l’abri de ces revirements politiques, que le reste de l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire prisonniers par exemple) ; ils se rendirent en pompe au couvent de St. Louis, ils y portèrent les présents de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent plus qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris[16], et encore était-il accablé de maladies. Plus malade que son unique compagnon, sachant sans doute qu’il était remplacé dans son ministère, comme supérieur du monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué très probablement à bord d’un des navires qui avait accompagné l’escadre ; les documents que nous avons sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait réduit à l’inaction par une complète paralysie, suite probable des fatigues auxquelles l’avaient contraint ses travaux journaliers dans le fort.

[16] Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le Brésil, mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste issue des affaires du Maranham ; il passa au Canada, et prêcha les Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans ; il vint mourir dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait 46 ans de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur en Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon, que nous voyons commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646.

Pour expliquer l’invasion lente mais continue de cette triste maladie, il suffit de se représenter d’ailleurs ce qu’était en réalité à ce moment la ville naissante de San Luiz. Bien que cette riante capitale soit considérée aujourd’hui à bon droit comme une des villes les plus salubres de l’Empire Brésilien, elle surgissait à peine alors du sein des forêts ; les miasmes délétères qui s’échappent toujours des lieux récemment défrichés, l’absence absolue de certains médicaments énergiques au moyen desquels on combat aujourd’hui victorieusement les influences paludéennes, tout concourt à expliquer, comment le P. Yves d’Evreux ne put attendre l’issue de la guerre commencée et dans quelle nécessité il se vit de regagner l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau de la mission, après en avoir été l’agent le plus actif et le soutien le plus dévoué.

Rien ne nous a été raconté de la façon dont s’opéra son voyage, et nous ne savons pas même s’il se rendit à Paris, ou bien s’il alla demander un asile dans sa ville natale, au couvent de capucins[17], que l’ordre y avait fondé quelques mois seulement après son départ. Les archives de la ville d’Evreux, se taisent absolument sur ce point et ne contiennent rien, qui ait trait à la mission brésilienne ; il faut désormais attendre d’un hazard imprévu, des documents biographiques dont on ne peut pas même soupçonner l’existence.

[17] Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé qu’en l’année 1612 « à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté du midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau, alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse. » Voy. Histoire civile et ecclésiastique du comté d’Evreux, p. 365. M. l’abbé Lebeurier, dont on connaît les lumières et le zèle archéologique, a bien voulu faire toutes les recherches nécessaires sur le point qui nous occupe ici, elles ont été complétement infructueuses.