L’historique de la seconde mission des capucins français au Maranham, complétement ignorée de Berredo et des autres écrivains portugais, ne nous laisse pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires qui succédèrent à Yves d’Evreux et à ses compagnons[18]. Nous savons qu’arrivés dès le 15 juin devant la ville naissante, ils chantaient le Te Deum le 22 du même mois, dans le couvent rustique qu’avaient commencé à édifier leurs prédécesseurs ; mais nous n’ignorons pas, non plus, qu’ils prévoyaient dès lors, la ruine de la mission.

[18] Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte sommairement du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires, pour que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons néanmoins le récit du débarquement : « Quelques soldats allèrent à terre et trouvèrent divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent rien de bon, c’estoit quelques Portugais et un prestre séculier, qui animoient les Indiens contre les François : il y eut de la batterie et nos soldats apprirent que les Portugais avoient dessein de s’emparer de la côte du Maragnan et y chasser les François, ce qui fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y feroient pas grand fruict. » Ms. du fonds des capucins de la maison rue St. Honoré.

Nous ne savons point quels furent les actes du P. Archange, au couvent de St. Louis ; mais il est à peu près certain qu’il n’imita dans son zèle ni le P. Yves d’Evreux, ni le P. Arsène de Paris ; nous voyons même que ses efforts échouèrent parce que la division s’était mise, « parmi les choses de la colonie et que cela s’accrut encore avec l’arrivée des Portugais, qui se rendirent maîtres du pays. » Le pieux biographe dont la narration nous sert ici de guide, admet bien que le nouveau supérieur administra le baptême à 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute ces pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps fidèles à la religion qu’ils avaient embrassée et qu’ils retournèrent à leur idolâtrie ; « le nombre des chrétiens sincères ne s’élevant pas au-delà de soixante, auxquels il faut joindre une vingtaine d’enfants. » Si l’on retrouvait une vie détaillée de l’aventureux moine écossais que signale le vieil écrivain de l’ordre, en la taxant de fort exagérée, on aurait probablement des renseignements plus détaillés sur sa mission en Amérique. Malheureusement ce livre, s’il existe dans quelque bibliothèque ignorée, est tout aussi rare que celui de François de Bourdemare et nous avons échoué dans les recherches multipliées que nous en avons faites pour en offrir un extrait à nos lecteurs[19].

[19] Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21 novembre 1614 après la bataille où périt l’infortuné de Pézieux. Outre le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par l’Académie des Sciences de Lisbonne, on trouvera les renseignements les plus étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur ses missions par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication du docteur A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée : Corographia, Historica, Chronologica, Genealogica, nobiliaria e politica do emperio do Brasil. (Voy. le T. 3, publ. en 1860.)

Nous supposons toutefois, que le P. Archange de Pembroke, laissant plusieurs de ses missionnaires dans le couvent des capucins récemment édifié, effectua son retour en France, dès la fin de 1614 et qu’il fut ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, qui conduisait à Paris Gregorio Fragoso le propre neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé lui-même d’une mission diplomatique, qu’on allait discuter contradictoirement à Lisbonne. Rentré dans sa cellule du couvent de la rue St. Honoré, le P. Archange y oublia promptement le Brésil, il se mêla aux affaires politiques de son temps, les dignités de l’ordre vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le grand monastère, jusqu’au moment où Richelieu atteignit à l’apogée de sa puissance[20].

[20] Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août 1632 ; c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de Castelnaudary. Il y avait alors 47 ans qu’il était en religion ; on lui donne toujours la qualification de religieux écossais, mais en réalité il appartenait à une famille galloise.

Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent encore avec intérêt les souvenirs épars dont il faudrait composer l’histoire plus glorieuse qu’on ne le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces détails, ils voudront savoir comment le Maranham échappa aux efforts courageux du brave La Ravardière. L’histoire générale du Brésil, publiée en ces derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, leur répondra avec plus de précision encore, que le poète lauréat Southey. C’est là qu’ils pourront voir comment des forces portugaises ayant été expédiées dès le mois d’octobre 1612 pour chasser les Français de leur nouvel établissement, dont la cour de Madrid prenait ombrage, le mois de mai 1613 ne s’était pas tout-à-fait écoulé que Jeronymo de Albuquerque partant du Ceará s’était déjà concerté avec Martim Soares, pour faire réussir l’expédition hérissée de difficultés dont il avait le commandement. Des renforts indispensables venus de Pernambuco sont mis à sa disposition et le 23 août le blocus de l’établissement français est commencé ; le 19 novembre La Ravardière à la tête de deux cents fantassins et de 1500 Indiens attaque résolument ceux qui veulent le déloger de sa ville naissante ; le brave de Pézieux succombe dans une tentative imprudente, pour n’avoir pas exécuté les ordres d’un chef plus expérimenté que lui. Les Portugais prennent à leur tour l’offensive et bientôt, malgré son habileté reconnue et sa valeur brillante, le chef de la nouvelle colonie se voit contraint de négocier un arrangement, qui renvoie devant les cours de Madrid et de Paris les parties belligérantes. Avant d’en venir à cette extrémité, La Ravardière a perdu cent hommes et a vu neuf des siens prisonniers. On peut dire que si sa résistance est celle d’un brave dont la renommée était faite, la conduite de ses rivaux a tout le caractère chevaleresque qu’on déployait alors si souvent dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, qu’après des conventions librement consenties, et quand le 3 novembre 1614, La Ravardière a remis solennellement le fort de San Luiz à Alexandre de Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement terminée. La Ravardière, en effet, quitte dès lors le Maranham et suit Alexandre de Moura à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé sur Lisbonne, où il subit au fort de Belem une captivité étroite qui ne dure pas moins de trois ans[21].

[21] D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance ; nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires que dans la collection diplomatique (le quadro elementar) du vicomte de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité de La Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où nous en avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire, avec ce qui s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo de Albuquerque. Cette lettre écrite d’un style fort modéré est adressée à M. de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228 — 15, p. 197)

On le voit par cet exposé sommaire, la ville de San Luiz, la capitale florissante d’une des provinces les plus riches du Brésil, est une cité d’origine absolument française ; et la chambre municipale l’a heureusement si bien compris, qu’elle a récemment relevé de leur ruine les modestes édifices qui datent de cette époque : il y a là, à la fois, absence de patriotisme étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons au livre charmant, dont nous devons surtout nous occuper, faisons connaître le sort bizarre qui l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer la poésie.

Moins malheureux en apparence, que ce Jean de Lery qu’on a si bien caractérisé, en l’appelant le Montaigne des vieux voyageurs[22], Yves d’Evreux n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze ans, une mésaventure plus complète, plus absolue l’avait frappé. Expédié aux supérieurs de l’ordre, ce livre, qui complétait celui de Claude d’Abbeville fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François Huby dans les ateliers duquel s’était déjà éditée la relation de son compagnon, il avait été complétement lacéré. François Huby, nous le disons ici avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et, oubliant les devoirs imposés à sa profession, n’avait pas craint de devenir l’instrument d’une préoccupation politique des plus mesquines. Selon toute probabilité, la raison qui faisait retenir La Ravardière au fort de Belem, conduisait les mains sacriléges qui détruisaient rue St. Jacques, le volume précieux dans lequel on exposait avec une si admirable sincérité, les avantages que devait produire à la France l’expédition de 1613. Mais entre l’impression du voyage de Claude d’Abbeville et celle du livre qui en est la suite nécessaire, un événement d’une haute portée politique s’était produit. Le mariage d’une princesse espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été définitivement résolu[23] ; et tout un parti, dans la cour de France, avait un singulier intérêt à étouffer ce qui pouvait porter quelque ombrage à la maison d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique du sud, cessaient tout-à-coup de trouver des partisans. Dès lors même on dut employer tous les moyens pour faire oublier un projet de conquête, dont avec le temps l’Espagne s’était inquiétée : et la relation écrite d’un style si modéré, qui racontait simplement les incidents d’une mission lointaine, fut vouée à un complet anéantissement.