[22] Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre Yves d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet écrivain avait-il lu son livre ? Nous ne voyons rien en lui, qui puisse faire conclure pour l’affirmative. Les éditions du Voyage de Lery, se multiplièrent cependant à tel point, qu’il y en eut une cinquième et dernière en 1611.
[23] Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait déjà de 1612, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la même année, et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. Le départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les fiançailles du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas encore les esprits comme ils les préoccuperont par exemple en 1615. Tous les faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont consignés longuement dans le livre suivant : Inventaire général de l’histoire de France par Jean de Serre, commençant à Pharamond et finissant à Louis XIII. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Voy. le T. VIII.)
Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait, un seul homme en France, porta un intérêt réel à l’œuvre et à son auteur. François de Razilly n’était pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait tous les efforts de La Ravardière ; on peut dire même qu’il n’avait pas perdu de vue, un seul moment, les avantages que son pays pouvait tirer d’une colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant que le volume dû au père Yves d’Evreux allait être détruit complétement, bien qu’il fût imprimé dans son intégrité ; il se transporta à l’imprimerie de Huby, pour s’y faire remettre un exemplaire du livre ; soit qu’il n’eût pas mis assez de promptitude dans ses démarches, soit que la destruction de l’œuvre fût commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer, ou qu’un de ses agents se procura par subtilz moyens, ne purent être réunies sans qu’on eût à déplorer la perte de divers fragments ; des lacunes assez importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, autre part, sans aucun doute, que dans les ateliers de la rue St. Jacques, il la joignit au livre qu’il fit relier magnifiquement aux armes de la maison de France, et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, l’ancienne protectrice de la colonie du Maranham, mais à Louis XIII. Le roi enfant s’était fort amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages Tupinambas, dont il avait été le parrain, ses souvenirs même étaient assez vifs, pour qu’il crayonnât de temps à autre les ornements grotesques dont nos brésiliens prétendaient s’embellir[24] ; il lut peut-être quelques pages du beau volume que Razilly venait de lui offrir, mais à cela se borna sans doute, l’intérêt qu’il lui accorda. Richelieu n’était pas encore surintendant de sa marine, les projets de navigations lointaines sommeillaient à la cour pour bien des années. Le livre du P. Yves, accolé à celui du P. Claude, dont il était la suite, fut déposé sur les rayons de la bibliothèque et tout le monde l’y laissa dormir. Ce fut là au temps du digne Van-Praet, au début de l’année 1835, que l’auteur de cette notice eut le bonheur de le rencontrer. Il serait oiseux de raconter ici de quelle surprise fut frappé l’heureux découvreur à la lecture de ce récit aimable, si sincère dans ses moindres détails, si précieux par ses utiles renseignements. Pour faire comprendre sa valeur, il suffit de dire, que notre bon missionnaire était demeuré deux ans, où son vénérable compagnon n’avait vécu que quatre mois à peine. Yves d’Evreux figura dès lors dans une série d’articles, que publiait la Revue de Paris, sur les vieux voyageurs français, et certes il parut sans désavantage à côté de ce P. du Tertre, que Châteaubriand a nommé d’une façon si juste, le Bernardin de St. Pierre du dix-septième siècle.
[24] On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba ornée de peintures bizarres.
Cet article, dont le moindre défaut sans doute était d’être trop peu développé forma en la même année une mince brochure publiée chez Techener et promptement épuisée. Yves d’Evreux ne fut plus dès lors complétement inconnu aux amateurs de vieux voyages, aux hommes de goût même, qui recherchent curieusement les écrivains oubliés, avant-coureurs du grand siècle. Préoccupé plus qu’on ne le croit en Europe de ses poétiques traditions et de ses gloires naissantes, le Brésil salua le nom du vieux voyageur et lui donna un rang parmi les hommes trop peu connus qu’on doit interroger sur ses origines. L’empereur D. Pedro, qu’on doit ranger parmi les bibliophiles les plus éclairés et dont on connaît le goût pour les raretés bibliographiques, qui jettent quelque jour sur les antiquités de son vaste empire, en fit faire une copie, son exemple fut imité ! L’unique exemplaire de la bibliothèque impériale fut lu et relu ; une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé du néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent en témoignage de leurs assertions, Adolfo de Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da Sylva, le citèrent parmi les meilleures autorités qu’on pût invoquer sur les croyances indiennes et contribuèrent singulièrement à le faire sortir de son obscurité.
La France n’avait pas attendu ces témoignages d’estime pour assigner au P. Yves d’Evreux, la place qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie n’avait pas même prononcé son nom en rehaussant de tout son pouvoir celui de Claude d’Abbeville, M. Henri Ternaux Compans l’avait destiné à augmenter sa précieuse collection des voyageurs qui ont fait connaître l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec honneur et fait ressortir ses qualités.
Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble écrivain, qui sacrifia sans murmure son œuvre, n’ont malheureusement pas eu pour résultat de faire sortir sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons en vérité sur quelles autorités se fonde un savant bibliographe, quand il le fait vivre jusqu’en l’année 1650[25].
[25] La plus grande obscurité règne en général sur la biographie de ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au point de vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois est bien peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que Claude d’Abbeville poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23 ans de religion. Il n’est pas exact non plus de lui attribuer la vie de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce livre parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8 ; les initiales qu’il porte au titre auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il est vrai. L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal, où nous avons été à même de l’examiner.
En présence d’un volumineux manuscrit de la bibliothèque impériale nous avons pu croire une seule fois que tous nos doutes sur les points principaux de la biographie de notre écrivain allaient être enfin éclaircis, il n’en a rien été. Les Eloges historiques de tous les grands hommes et tous les illustres religieux de la province de Paris ne renferment malheureusement que les notices relatives aux religieux de St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques[26]. Il est dit même dans le cours de l’ouvrage que le P. Pascal d’Abbeville[27] ayant séparé sa province de la province de Normandie en 1629, il ne faut point chercher dans ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas Paris.
[26] Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, se composait jadis de 3 vols. in-4., le T. 1er malheureusement égaré contenait les Annales de la Province, sa perte nous a privé probablement de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves ; il est inscrit sous ce numéro : Capucins de la rue St. Honoré 4 (Ter.).