[37] Voir plus haut, pages 53 et 59.
ÉCRIT
DE
FRÈRE ROMAIN PANE
DES ANTIQUITÉS DES INDIENS,
QU’IL A RECUEILLIES AVEC SOIN EN HOMME QUI SAIT LEUR LANGUE,
PAR ORDRE DE L’AMIRAL[1].
Moi, frère Romain, pauvre ermite de l’ordre de Saint-Jérôme, j’écris, par ordre de l’illustre seigneur amiral et vice-roi, gouverneur des îles et de la terre-ferme des Indes, ce que j’ai pu apprendre et savoir de la croyance et de l’idolâtrie des Indiens, comme aussi ce qui a rapport à leurs dieux. De quoi je traiterai maintenant dans le présent écrit. Chacun, en adorant les idoles qu’ils ont chez eux, appelées Cemi[2], observe une manière et des superstitions particulières. Ils reconnaissent qu’il y a dans le ciel comme un être immortel, que personne ne peut voir; qu’il a une mère et qu’il n’a pas de principe, et ils l’appellent Io cahuva, Gua-Maorocon[3], et ils appellent sa mère Atabei, Iermao, Guacarapito et Zuimaco, qui sont cinq noms[4]. Ceux dont j’écris ces choses sont de l’île Espagnole; car des autres îles, je ne sais rien, ne les ayant jamais vues. De la même manière, ils savent de quel côté ils vinrent, d’où le soleil et la lune eurent leur origine, comment se fit la mer et en quel lieu vont les morts. Ils croient aussi que les morts leur apparaissent dans les chemins, lorsque l’un d’eux va seul; c’est pourquoi ils ne leur apparaissent point, quand plusieurs vont ensemble. Ce sont leurs aïeux qui leur ont fait croire tout cela: bien qu’ils ne sachent pas lire ni compter plus loin que dix.
CHAPITRE I. De quel côté sont venus les Indiens et de quelle manière.—L’île Espagnole a une province nommée Caanau, dans laquelle il se trouve une montagne qui s’appelle Canta, où il y a deux grottes, l’une dite Cacibagiagua et l’autre Amaiauua[5]. De Cacibagiagua sortit la plus grande partie des gens qui peuplèrent l’île. Ceux-ci se trouvant dans ces grottes, on y faisait de nuit la garde, et le soin en était commis à un qui s’appelait Marocael[6]; mais on dit qu’ayant tardé un jour à venir à la porte, le soleil l’enleva. Voyant donc que le soleil l’avait enlevé, à cause de sa mauvaise garde, ils lui fermèrent la porte, et ainsi il fut transformé en pierre auprès de la porte. On dit que quelques-uns étant ensuite allés pêcher furent pris par le soleil, et ils devinrent des arbres, appelés par eux Iobi, et d’une autre manière, ils les nomment Myrabolaniers[7].
La raison pour laquelle Marocael veillait et faisait la garde, c’était pour regarder de quel côté il voulait envoyer ou répartir le monde; et il paraît qu’il tarda trop pour son malheur.
CHAPITRE II. Comment les hommes se séparèrent des femmes.—Il arriva que l’un qui avait pour nom Guagugiona, dit à un autre qui s’appelait Giadruuaua[8] d’aller cueillir une herbe, dite le Digo, avec quoi ils se nettoient le corps, quand ils vont se laver. Celui-ci y alla avant le jour et le soleil l’enleva dans le chemin, et il devint un oiseau qui chante le matin comme le rossignol, et qui se nommait Giahuba Bagiael[9]. Guagugiona voyant que celui qu’il avait envoyé cueillir l’herbe Digo ne retournait point, se résolut à sortir de ladite grotte de Cacibagiagua.
CHAPITRE III.—Guagugiona, indigné de voir que ceux qu’il avait envoyés pour cueillir le digo avec lequel il voulait se laver, ne revenaient point, dit aux femmes: Laissez vos maris et allons-nous-en à d’autres pays et nous y porterons beaucoup de joyaux. Laissez vos enfants et emportons seulement l’herbe avec nous, et nous retournerons ensuite pour eux.
CHAPITRE IV.—Guagugiona partit avec toutes les femmes et s’en alla, cherchant d’autres pays; il arriva à Matinino[10] où il laissa aussitôt les femmes, et s’en alla dans une autre région nommée Guanin. Or, ils avaient laissé les petits enfants auprès d’un ruisseau. Mais ensuite lorsque la faim commença à les incommoder, on dit qu’ils se mirent à pleurer, appelant leurs mères qui étaient parties, et les pères ne pouvaient calmer leurs enfants, appelant leurs mères, à cause de la faim, en disant mama, pour parler, quoique en réalité ce fût pour demander le sein. Et tout en pleurant ainsi et en demandant le sein, disant too, too, comme celui qui demande quelque chose avec grande ardeur et beaucoup de constance, ils furent transformés en petits animaux, en manière de nains qu’on nomme Tona, à cause des cris qu’ils faisaient pour le sein; et de cette manière tous les hommes restèrent sans femmes[11].