CHAPITRE V.—Qu’ils s’en allèrent en quête de femmes une autre fois de l’île Espagnole, qui auparavant se nommait Aïti, et ainsi se nomment ses habitants[12]; et celles-ci et les autres îles, ils les nommaient Bouhi. Mais comme ils n’ont ni écriture ni lettres, ils ne peuvent rendre bon compte de la manière qu’ils ont entendu ces choses de leurs ancêtres; ils ne sont pas d’accord, d’ailleurs, sur ce qu’ils disent, et on ne peut écrire ce qu’ils racontent avec ordre. Dans le temps que Guahagiona[13] (Guahahiona) qui enleva toutes les femmes s’en allait, il emmena pareillement les femmes de son cacique qui se nommait Anacacugia[14], le trompant comme il avait trompé les autres; de plus Anacacugia, parent de Guahagiona qui s’en allait avec lui, entra dans la mer, et ledit Guahagiona étant dans le canot, dit à son parent: Attention que le beau Cobo est dans l’eau, lequel Cobo est le limaçon de mer. Et celui-là regardant l’eau pour voir le Cobo, Guahagiona son parent le saisit par les pieds et le jeta dans la mer; ainsi il prit toutes les femmes pour lui, laissant celles de Martinino où on dit qu’il n’y a que des femmes aujourd’hui pour lui; il s’en alla à une autre île qui s’appelle Guanin, et elle s’appela ainsi à cause des choses qu’il emporta de celle-ci en partant.

CHAPITRE VI.—Que Guahagiona retourna à la dite (montagne de) Canta d’où il avait enlevé les femmes.—On dit qu’étant dans la région où il était allé, Guahagiona vit qu’il avait laissé une femme dans la mer, et il en eut une grande jouissance; mais aussitôt après il chercha un grand nombre de baigneurs pour se faire laver, étant couvert de ces ulcères que nous appelons le mal français[15]. Ceux-là le mirent donc dans une Guanara, ce qui veut dire endroit retiré[16], et ainsi étant là, il guérit de ses ulcères. Elle lui demanda ensuite la permission de s’en aller en son chemin et il la lui donna. Cette femme s’appelait Guabonito[17], Guahagiona changea son nom et se nomma dorénavant Biberoci Guahagiona[18]. Et la femme Guallonito[19] donna à Biberoci Guahagiona beaucoup de Guanins et de Ciba, afin qu’il les portât liés aux bras; car dans ces pays les Colecibi sont des pierres qui ressemblent beaucoup au marbre et ils les portent liés aux bras et au col, et les Guanins ils les portent aux oreilles, en s’y faisant des trous, quand ils sont petits; ils sont de métal, à peu près de la grandeur d’un florin[20]. Le commencement de ces Guanins furent, disent-ils, Guabonito, Albeborael, Guahagiona et le père d’Albeborael[21]. Guahagiona resta dans le pays avec son père qui se nommait Hiauna; son fils, du côté du père, s’appelait Hia-Guaili-Guanin, ce qui veut dire fils de Hiauna[22]; et dorénavant il s’appela Guanin, et il s’appelle ainsi aujourd’hui. Mais comme ils n’ont ni lettres ni écriture, ils ne savent pas bien raconter ces sortes de fables et je ne puis les écrire bien. Je crois que je mettrai le commencement où devrait être la fin et la fin au commencement. Mais tout ce que j’écris est ainsi raconté par eux, juste comme je l’écris, et ainsi je le développe comme je l’ai entendu de ceux du pays.

CHAPITRE VII.—Comment il y eut encore une fois des femmes dans cette île de Haïti, et qui se nomme l’Espagnole.—Ils disent qu’un jour les hommes étaient allés se baigner: tandis qu’ils étaient dans l’eau, il pleuvait beaucoup, et ils étaient fort désireux d’avoir des femmes; et souvent, quand il pleuvait, ils étaient allés chercher les traces de leurs femmes. Ils ne pouvaient avoir d’elles aucune nouvelle; mais ce jour-là, on dit qu’en se baignant, ils virent tomber de quelques arbres, se laissant couler le long des branches, certaines formes de personnes qui n’étaient ni hommes ni femmes et qui n’avaient le sexe ni du mâle ni de la femelle. Ils allèrent donc pour s’en emparer; mais ces êtres s’enfuirent comme s’ils eussent été des aigles[23]. C’est pourquoi ils appelèrent, par ordre de leur cacique, deux ou trois hommes, puisqu’ils ne pouvaient s’en emparer eux-mêmes, afin qu’ils observassent combien elles[24] étaient, et qu’ils cherchassent pour chacune un homme qui fût Caracaracol, parce que ceux-ci avaient les mains âpres, et de cette façon ils tenaient bien ce qu’ils prenaient. Ils rapportèrent au cacique qu’il y en avait quatre, et ainsi ils conduisirent quatre hommes, qui étaient Caracaracols; le Caracaracol étant une maladie comme la gale qui rend le corps fort âpre[25]. Après qu’ils s’en furent emparés, ils tinrent conseil entre eux sur ce qu’ils pourraient faire pour que ce fussent des femmes; puisque ces êtres n’avaient le sexe du mâle ni de la femelle.

CHAPITRE VIII.—De quelle manière ils trouvèrent le moyen à ce que ce fussent des femmes.—Ils cherchèrent un oiseau qui s’appelait Inriri, anciennement dit Inrire Cahuuaiel, lequel fore les arbres, et dans notre langue s’appelle Pico[26]. De la même manière ils prirent ces femmes sans sexe de mâle ni de femelle, leur lièrent les pieds et les mains, et s’étant saisis de l’oiseau susdit, le leur amarra au corps: celui-ci croyant que c’étaient des pièces de bois, commença à faire son travail habituel, becquetant et trouant à l’endroit où d’ordinaire doit se trouver le sexe des femmes. C’est de cette manière, disent les Indiens, qu’ils eurent des femmes, à ce que racontent les plus anciens. Comme j’ai écrit à la hâte et que je n’avais pas suffisamment de papier, je n’ai pu mettre à sa place ce que par erreur je portai ailleurs; mais, somme toute, je n’ai pas erré, parce qu’eux croient le tout, de la même manière que cela est écrit. Retournons maintenant à ce que nous avions à mettre d’abord, c’est-à-dire leur opinion concernant l’origine et principe de la mer.

CHAPITRE IX. Comment ils disent que se fit la mer.—Il y avait un homme nommé Giaia, dont ils ne savent pas le nom[27]: et son fils se nommait Giaiael, ce qui veut dire fils de Giaia; lequel Giaiael voulant tuer son père, celui-ci l’envoya en exil dans un lieu, où il resta exilé quatre mois; après quoi son père le tua et mit ses os dans une calebasse et l’attacha au toit de sa maison, où elle demeura suspendue quelque temps. Il arriva qu’un jour désirant voir son fils, Giaia dit à sa femme: Je veux voir notre fils Giaiael, et celle-ci en fut contente; ayant descendu la calebasse, il la renversa pour voir les os de son fils, et il en sortit une multitude de poissons grands et petits[28], sur quoi voyant que les os s’étaient transformés en poissons, ils délibérèrent de les manger. Un jour donc qu’ils disent que Giaia était allé à ses conico, c’est-à-dire aux biens qui étaient de son héritage, vinrent quatre fils d’une femme qui s’appelait Itaba-Tahuuana, tous quatre d’une portée et jumeaux; laquelle femme étant morte dans l’enfantement, on l’ouvrit et on en retira lesdits quatre fils; et le premier qu’on en sortit fut Caracaracol, qui veut dire galeux, lequel Caracaracol eut pour nom..... les autres n’avaient point de nom.

CHAPITRE X.—Comme les quatre fils jumeaux d’Itaba-Tahuuana, qui était morte en couches, allèrent pour mettre ensemble la calebasse de Giaia où était son fils Agiael[29] qui s’était transformé en poissons; mais aucun d’eux n’eut la hardiesse de la prendre, excepté Dimivan Caracaracol[30] qui la détacha. Et tous se rassasièrent de poisson: et pendant qu’ils mangeaient, ils entendirent Giaia qui revenait de ses domaines; et voulant dans leur précipitation suspendre la calebasse, ils ne l’attachèrent pas bien, de manière qu’elle tomba à terre et se brisa. Ils disent que l’eau qui sortit de cette calebasse fut si abondante, qu’elle remplit toute la terre, et avec cette eau sortit une multitude de poissons; de là ils tiennent que la mer eut son origine[31]. Ceux-là partirent ensuite de là et trouvèrent un homme qui se nommait Con-el, lequel était muet[32].

CHAPITRE XI.—Des choses qui passèrent aux quatre frères, lorsqu’ils s’en allèrent fuyant de Giaia.—Aussitôt qu’ils arrivèrent à la porte de Bassa-Manaco, et qu’ils entendirent qu’il portait du cassabi[33], ils dirent, Ahiacauo Guarocoel, c’est-à-dire connaissons celui qui est notre aïeul. De même Demivan Caracaracol, voyant ses frères devant lui, entra au dedans pour voir s’il pouvait avoir quelque cassabi; lequel cassabi est le pain qui se mange dans le pays. Caracaracol étant entré dans la maison d’Aiamauaco[34], lui demanda du cassabi, qui est le pain susdit; et celui-ci se mit la main au nez et lui lança un guanguio[35] aux épaules; lequel guanguio était rempli de cogioba qu’il avait fait pour ce jour; laquelle cogioba est une certaine poudre que ces gens-ci prennent quelquefois pour se purger et pour d’autres effets que vous comprendrez ensuite. Ils la prennent avec une canne longue de la moitié d’un bras, qu’ils se mettent au nez par un bout et l’autre dans la poudre, et ainsi ils l’aspirent par le nez, et cela les fait purger généralement. Et ainsi il lui donna ce guanguio pour du pain et...... le pain qu’il faisait; mais il se retira fort indigné parce qu’ils le lui demandaient[36].

Caracaracol, après cela, s’en retourna vers ses frères, et leur raconta ce qui lui était arrivé avec Baiamanicoel[37], en leur faisant part du coup qu’il lui avait donné avec le guanguio sur l’épaule, et qui lui faisait beaucoup de mal. Alors les frères regardèrent l’épaule et virent qu’il l’avait très-gonflée, au point qu’il était près de mourir. Là-dessus, ils cherchèrent à la couper, mais sans y réussir: et prenant une manaia de pierre, ils la lui ouvrirent, et ainsi il en sortit une tortue femelle vivante[38]; et de cette manière ils fabriquèrent leur maison et ils prirent soin de la tortue. De ceci je n’ai pas entendu autre chose et il y a peu à tirer de ce nous avons écrit. Ils disent en outre que le soleil et la lune sortirent d’une grotte qui est dans le pays d’un cacique, appelé Mancia Tiuuel; laquelle grotte s’appelait Giououana et pour laquelle ils avaient une grande estime[39]. Ils la tiennent en totalité peinte à leur manière, sans aucune figure, mais avec beaucoup de feuillages et d’autres choses semblables: dans cette grotte, il y a deux Cimin, faits de pierre, petits, de la grandeur de la moitié du bras, les mains liées, et il semble qu’ils soient dans l’action de suer. Ils ont une grande estime pour ces Cimin, et quand il ne pleuvait point, ils disent qu’ils entraient là pour les visiter et qu’aussitôt il pleuvait. Or de ces deux Cimin l’un est appelé par eux Boinaiel et l’autre Maroio[40].

CHAPITRE XII.—De ce que ces gens-ci pensent au sujet des morts qui vont errants, et de quelle manière ils sont et ce qu’ils font.—Ils sont persuadés qu’il y a un lieu où vont les morts, qui se nomme Coaibai, et qu’il existe dans une partie de l’île appelée Soraia[41]. Le premier qui se trouva en Coaibai fut, disent-ils, un qui se nommait Machetaurie Guaiana, qui était seigneur dudit Coaibai, maison et demeure des morts[42].

CHAPITRE XIII. De la forme qu’ils disent qu’ont les morts.—Ils disent que de jour ils restent enfermés, et qu’ils vont promener la nuit; et qu’ils mangent d’un certain fruit nommé Guabaza, lequel a le goût de...... qui le jour sont...... et qui la nuit se changent en fruit, et que les (morts) en font un festin et se réunissent aux vivants. Or, pour les reconnaître, ils le font de cette manière, qu’ils lui touchent le ventre de la main, et que s’ils n’y trouvent pas l’ombilic, ils disent qu’il est operito, ce qui veut dire mort: c’est pour cela qu’ils disent que les morts n’ont pas d’ombilic. Et ainsi sont-ils quelquefois trompés, lorsqu’ils ne font pas attention à cela. Or s’ils se couchent avec quelque femme de celles de Coaibai, celles-ci, au moment où ils pensent les avoir entre les bras, s’évanouissent, et, à cause de cela, disparaissent en un moment. Voilà, quant à cela, ce qu’ils croient encore aujourd’hui. Quand une personne est en vie, ils appellent son esprit Goeiz et après la mort le nomment Opia: ils disent que ce Goeiz leur apparaît souvent sous la forme d’un homme ou d’une femme[43]; et ils ajoutent qu’il s’est trouvé des hommes qui ont voulu combattre avec lui, et qu’en venant aux mains, il disparaissait et que l’homme mettait ses bras ailleurs, sur quelque arbre auquel il demeurait attaché. C’est ce que tous croient en général, petits et grands, que l’esprit leur apparaît sous la forme du père, de la mère, des frères, ou des parents, ou sous d’autres formes. Le fruit qu’ils disent que mangent les morts, est de la grosseur d’une poire de coing. Ces morts ne leur apparaissent jamais de jour, mais constamment la nuit; aussi est-ce avec grande crainte que l’un ou l’autre se risque à sortir seul de nuit.