CHAPITRE XIV.—D’où ils tirent ces choses et qui les fait demeurer dans cette croyance.—Ce sont quelques hommes qui pratiquent (la médecine), parmi eux, appelés Bohuti, lesquels font beaucoup de fourberies, comme nous dirons plus loin, pour leur faire accroire qu’ils parlent avec eux et qu’ils savent tous leurs faits et secrets, et que quand ils sont malades, ils leur enlèvent la maladie: et ainsi ils les trompent. C’est de quoi j’ai vu une partie de mes propres yeux, comme des autres choses; je n’ai raconté que ce que j’ai entendu d’un grand nombre, particulièrement des principaux, avec lesquels j’ai pratiqué plus qu’avec d’autres; c’est pourquoi ceux-ci croient toutes ces fables avec plus de certitude que les autres. Quoi qu’il en soit, de même que les Maures, ils ont leurs lois réduites à des chants antiques, à l’aide desquels ils se gouvernent, ainsi que les Maures, comme si c’était par l’écriture. Et lorsqu’ils veulent chanter leurs chants, ils touchent d’un certain instrument qu’ils appellent Maiohauau[44], qui est de bois, concave et de beaucoup de force, léger, long d’un bras et large d’un demi-bras; et la partie où l’on touche est faite en forme de tenailles de maréchal-ferrant, et de l’autre côté (il a une ouverture oblongue; on frappe sur la première avec un bâton, terminé par une boule de gomme, lequel) est semblable à une massue; de telle manière, qu’elle ressemble à une citrouille au long col; et c’est là l’instrument qu’ils touchent. Or, il a un son si fort qu’on l’entend à une lieue et demie de loin; c’est à ce son qu’ils chantent leurs chants qu’ils apprennent par cœur: ceux qui en touchent sont les principaux d’entre eux, qui apprennent dès l’enfance à le toucher et à chanter en même temps, suivant leurs coutumes. Passons maintenant à la description d’un grand nombre d’autres choses et cérémonies et coutumes des gentils.

CHAPITRE XV.—Des observances de ces Indiens Buhu-itihu[45], et de quelle manière ils font profession de médecine et enseignent les gens; et dans leurs cures médicinales, souvent ils se trompent. Tous ou la plupart de ceux de l’ile espagnole ont un grand nombre de Cimi de différente sorte. L’un a les os de son père et de sa mère, de ses parents et de ses ancêtres, qui sont faits de pierre ou de bois. Et des deux sortes ils en ont beaucoup; les uns qui parlent, les autres qui font naître les choses qu’ils mangent; plusieurs qui font tomber la pluie, d’autres qui font souffler les vents. Ce sont toutes choses que ces pauvres ignorants croient que produisent ces idoles, ou pour mieux dire ces démons, ces gens-là n’ayant pas la connaissance de notre sainte foi. Quand quelqu’un est malade, ils lui amènent la Buhu-itihu, le médecin susdit. Le médecin est astreint à s’abstenir de la bouche, comme le malade lui-même, et à faire également le malade, ce qu’il fait de cette manière que vous allez entendre. Il faut donc qu’il se purge, comme le malade, et pour se purger, il prend d’une certaine poudre appelée Cohoba, en l’aspirant par le nez[46], laquelle l’enivre de telle sorte, qu’ils ne savent plus ce qu’ils font: et ainsi ils disent beaucoup de choses extrordinaires, dans lesquelles ils affirment qu’ils parlent avec les Cimi, et que ceux-ci leur disent que d’eux vient la maladie.

CHAPITRE XVI. De ce que font lesdits Buhu-itihu.—Lorsqu’ils vont visiter quelque malade, avant de sortir de leurs maisons, ils prennent de la vase du fond de leurs cruches ou du charbon pilé, et se noircissent tout le visage, pour faire croire au malade ce qu’il leur semble de sa maladie: ils prennent ensuite quelques petits os et un peu de viande, et, enveloppant le tout dans quelque chose, afin que rien ne puisse tomber, ils le prennent dans la bouche. Le malade étant déjà purgé avec la même poudre que nous avons dite, le médecin entre dans la maison; il commence par s’asseoir, et tous se taisent: s’il s’y trouve des enfants ils les envoient dehors, afin qu’ils ne mettent pas d’obstacle à l’office du Buhu-itihu, et il ne reste dans la maison qu’une ou deux des personnes principales. Or, se trouvant ainsi seuls, ils prennent quelques herbes de la Gioia.... grandes et une autre herbe, enveloppée dans la feuille d’un oignon, longue d’un demi-quartaut, et l’une des Gioia est de celles que tous prennent communément: les ayant broyées, ils en font une pâte avec les mains et puis se la mettent dans la bouche la nuit, pour vomir ce qu’ils ont mangé, afin que cela ne leur fasse pas de mal, et alors ils commencent à faire le chant susdit; et allumant une torche, ils prennent ce suc[47].

Cela fait d’abord, et s’étant tenu posé quelques instants, le Buhu-itihu se lève et s’avance vers le malade qui est assis seul au milieu de la maison, comme on l’a dit: il tourne deux fois à l’entour, suivant son plaisir; après quoi il se met devant lui, le prend par les jambes, le palpant aux cuisses, en descendant jusqu’aux pieds; puis il le tire avec force, comme s’il voulait détacher un membre de l’autre[48]: sur cela, il va au dehors de la maison dont il ferme la porte et lui parle, disant: Va-t-en à la montagne ou à la mer, ou bien où tu veux; et avec un souffle, comme qui souffle d’une sarbacane[49], il se retourne d’un autre côté, met ses mains ensemble, en fermant la bouche; et les mains lui tremblent comme d’un grand froid; il souffle sur ses mains et retire son haleine, comme on fait, en suçant la moelle d’un os, et aspire le malade au col, ou à l’estomac, aux épaules, ou aux joues, aux seins ou au ventre et en beaucoup d’autres parties du corps. Cela fait, il commence à tousser et à montrer un visage défait, comme s’il avait mangé quelque chose d’amer, et crache dans sa main. Il retire alors ce que nous avons dit qu’il s’était mis dans la bouche, étant dans sa maison, ou pendant le chemin, soit de la pierre, de l’os ou de la viande, comme on l’a dit. Et si c’est quelque chose qui se mange, il dit au malade: Fais attention que tu as mangé quelque chose qui t’a fait mal et que tu en souffres; regarde comme je te l’ai retiré du corps où ton Cemi l’avait mis, parce que tu ne l’avais pas prié, que tu ne lui avais érigé aucun autel, ou que tu ne lui avais donné aucun domaine.

Si c’est une pierre, il lui dit: Conserve-la bien soigneusement. Et quelquefois ils regardent comme certain que ces pierres sont utiles et qu’elles servent à faire accoucher les femmes: ils les gardent précieusement, enveloppées dans du coton, les plaçant dans de petits paniers, et leur donnent à manger de ce qu’ils mangent, et en usent de la même manière avec les Cimi qu’ils ont dans leurs maisons. Les grands jours de fête ils leur portent beaucoup à manger, comme du poisson, de la viande ou du pain, ou toute autre chose; ils mettent le tout dans la maison de Cimi, afin que la susdite idole en mange[50]. Le jour suivant ils emportent tous ces vivres chez eux, après que Cimi en a mangé. Et ainsi que Dieu les aide comme Cimi en mange et leur en donne d’autre, Cimi étant une chose morte, composée de pierre ou faite de bois.

CHAPITRE XVII. Comment les susdits médecins se sont trompés quelquefois.—Quand ensuite ils ont fait les choses susdites, et que, néanmoins, le malade vient à mourir, si le défunt a beaucoup de parents ou est seigneur de bourgades et s’il est puissant, il oppose de la résistance audit Buhu-itihu, ce qui veut dire médecin; car ceux qui peuvent peu, n’osent pas lutter contre ces médecins, et celui-là, s’il veut lui faire du mal, le fait ainsi[51]:

Voulant savoir si le malade est mort par la faute du médecin, ou si celui-ci n’a pas fait diète, comme il lui était ordonné, ils prennent une herbe appelée gueio, qui a les feuilles semblables à celles du basilic, grosses et larges, et qui autrement s’appelle aussi zachon. Ils prennent donc le suc de la feuille, coupent au mort les ongles et les cheveux du côté du front, les réduisent en poudre entre deux pierres et la mêlent avec le suc de l’herbe susdite, pour la donner ensuite à boire au mort, par le nez et par la bouche. Cela fait, ils demandent au défunt si le médecin est cause de sa mort et s’il a observé la diète. Ils lui demandent cela à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il parle aussi clairement que s’il était vivant, et qu’il vienne à répondre à tout ce qu’on cherchait à savoir de lui, en disant que le Buhu-itihu n’a pas observé la diète, qu’il a été cause de sa mort cette fois; et ils disent que le médecin lui demande s’il est vivant, puisqu’il parle si clairement, et il répond qu’il est mort.

Alors, dès qu’ils ont appris ce qu’ils voulaient, ils le remettent dans sa tombe, d’où ils l’avaient ôté, afin de savoir de lui ce que nous venons de dire.

Ils font encore ces choses d’une autre manière pour savoir ce qu’ils veulent. Ils prennent le mort et font un grand feu, semblable à celui avec lequel le charbonnier fait le charbon, et lorsque le bois est tout entier réduit en braise, ils jettent le défunt sur ce grand brasier, et le recouvrent de terre, de la même manière que le charbonnier recouvre le charbon, et l’y laissent aussi longtemps qu’il leur fait plaisir. Et celui-ci s’y trouvant ainsi, ils l’interrogent comme on a dit qu’ils faisaient pour l’autre, à quoi il répond qu’il ne sait rien. Là-dessus, ils l’interpellent dix fois; et après cela il ne parle plus. Ils lui demandent s’il est mort; mais il ne répond plus de ces dix fois.

CHAPITRE XVIII. De quelle manière les parents du mort se vengent lorsqu’ils ont reçu la réponse au moyen du breuvage.—Les parents du mort se réunissent un jour donné et attendent le Buhu-itihu, auquel ils donnent la bastonnade, lui brisant bras et jambes, lui rompant la tête, au point de le laisser à moitié pilé, et dans la persuasion de l’avoir tué. Mais la nuit, disent-ils, il vient une multitude de couleuvres de toute sorte, blanches, noires, vertes et de beaucoup d’autres couleurs, qui lèchent le visage et toutes les parties du corps audit médecin, qu’ils avaient laissé pour mort, comme nous venons de le dire. Celui-ci reste ainsi deux ou trois jours, et, tandis qu’il est dans cet état, les os des bras et des jambes, dit-on, reviennent à se joindre et à se souder; il se lève, chemine tout doucement et s’en retourne à la maison. Ceux qui le voient l’interrogent en disant: N’étais-tu pas mort? Mais il répond que les Cimins sont venus à son secours, sous formes de couleuvres. Les parents du défunt, qui croyaient avoir vengé sa mort, sont remplis de colère, en voyant l’autre vivant; ils se désespèrent, et travaillent à l’avoir une autre fois entre leurs mains, pour le faire mourir, et, s’ils y parviennent, ils lui arrachent les yeux et lui brisent les testicules; car ils disent que nul de ces médecins ne peut mourir, quelques coups et bastonnades qu’on lui donne, s’ils ne lui enlèvent les testicules.