Ce Cimi est celui d’un grand cacique de l’île Espagnole, et c’est une idole à qui ils attribuent différents noms, et qui fut trouvée de la manière que vous allez entendre. Ils disent qu’un jour, dans les temps passés, avant la découverte de l’île, sans qu’ils puissent dire quand, étant allés à la chasse, ils trouvèrent un certain animal; qu’étant couru après, il tomba dans une fosse, et qu’y regardant pour cela, ils virent un tronc d’arbre qui leur paraissait une chose vivante. Ce que voyant le chasseur, il courut à son maître qui était cacique, et père de Guaraionel et lui dit ce qu’il avait vu. Sur quoi ils y allèrent et trouvèrent la chose, comme le chasseur l’avait dite; et ayant pris le tronc ils lui fabriquèrent une maison. Ils disent que de cette maison il sortit plusieurs fois, retournant à l’endroit, d’où on l’avait enlevé, non précisément au même lieu, mais tout près; car le seigneur susdit ou son fils Guaraionel l’ayant envoyé chercher, le trouvèrent caché; une autre fois ils le lièrent et le mirent dans un sac; et avec tout cela, ses liens ne l’empêchaient pas de s’en aller. Et ces pauvres ignorants regardent ces choses comme des plus certaines.
CHAPITRE XXV.—Des choses qu’ils affirment avoir été dites par deux des principaux caciques de l’île Espagnole, l’un appelé Caziuaguel, père du dit Guarionel, et l’autre Guamanacoel.—C’est ce grand seigneur qu’ils disent être dans le ciel, et qui au commencement de ce livre est écrit Caizihu, lequel fit ici une abstinence comme celle que ces gens-ci font tous communément: à cet effet, ils restent renfermés six ou sept jours, sans rien manger, excepté du jus des herbes avec lequel ils se lavent également. Ce temps terminé, ils commencent à manger quelque chose qui alimente. Et dans le temps qu’ils sont restés sans manger, à cause de la faiblesse qu’ils éprouvent dans le corps et dans la tête, ils disent avoir vu quelque chose, peut-être désirée par eux: tous font donc cette abstinence en l’honneur des Cimi qu’ils possèdent, pour savoir s’ils remporteront la victoire sur leurs ennemis ou pour acquérir des richesses, ou pour toute autre chose qu’ils puissent désirer. Ils disent aussi que ce cacique avait affirmé avoir parlé avec Iocauuaghama, qui lui avait dit que, après sa mort, quel que fût celui qui demeurât vivant, il ne jouirait que peu de temps de l’autorité, parce qu’il viendrait dans le pays des gens habillés qui devaient les mettre sous le joug et les faire mourir, et qu’ils mourraient de faim. Mais ils pensèrent d’abord que ces gens seraient les Cannibales; et considérant que ceux-ci ne faisaient autre chose que piller et s’enfuir, ils crurent que ce devrait être une autre nation dont parlait le Cimi. D’où ils sont persuadés maintenant qu’il s’agissait de l’Amiral et des gens qu’il amena avec lui[56].. ..
Voilà tout ce que j’ai pu comprendre et savoir par rapport aux coutumes et rites des Indiens de l’île Espagnole, par le soin que j’ai mis; en quoi je ne prétends à aucune utilité spirituelle ou temporelle. Plaise à Notre-Seigneur de faire tourner tout cela à sa gloire et à son service, de me donner la grâce de pouvoir persévérer! s’il devait en être autrement qu’il m’ôte l’intelligence.
FIN DE L’ŒUVRE DU PAUVRE ERMITE ROMAIN PANE.
NOTES
[1] Ce petit ouvrage est tiré de l’histoire de Christophe Colomb, écrite par don Fernando Colomb, son fils. Au temps où Pinelo rédigea sa Bibliothèque en 1738, l’original espagnol n’existait plus; on n’a en Espagne qu’une traduction faite sur l’ouvrage en italien, imprimé à Venise en 1571, d’après lequel nous donnons la nôtre. Le frère Romain Pane, hermite de l’ordre des Hiéronymites, comme il le dit lui-même, écrivit son récit à la demande du grand navigateur; il se compose de vingt-six petits chapitres, comprenant dix-huit feuillets, insérés à la suite du chapitre LXI de l’ouvrage de don Fernando Colomb, au milieu duquel il est intercalé.
[2] Cemini, pluriel en italien, de cemi, cimi ou zemi, appelés ailleurs tuyra, tel est le nom générique des dieux ou génies inférieurs, bons ou mauvais, des aborigènes de Haïti, nom qu’ils appliquaient à un grand nombre d’idoles et d’amulettes, représentant ces génies ou aux reliques de leurs ancêtres. «Les Caciques, ajoute à ce sujet Fernando Colomb, ont trois pierres dans lesquelles eux et leurs peuples ont une grande dévotion. L’une, disent-ils, est favorable aux moissons et aux légumes; l’autre à l’accouchement des femmes et la troisième pour obtenir de l’eau et du soleil au besoin.» Dans les dialectes des Antilles, on prononce aussi ce mot ceme, cheme, chemi (ch guttural comme le j espagnol). En quelques endroits du Yucatan le nom de tzimin était donné à certains fantômes: au temps de la conquête, les Mayas appelaient ainsi le tapir en quelques endroits; ils le donnèrent au cheval. En langue nahuatl tzimitl, tzitzimitl, tzitzimime sont des fantômes ou démons: c’est le nom des étoiles qui tombèrent du ciel, au temps du déluge.
[3] Pierre Martyr d’Anghiera a pu consulter l’ouvrage original de Romain Pane, ainsi que d’autres documents analogues; il écrit ces deux noms Yocauna Gua-Maonocon (gua est un article pronominal dans la langue antique de Haïti). Ce dieu est le premier moteur tout-puissant, éternel et invisible (Sumario delle Indie Occidentali, etc. Col. de Ramusio, tom. III, fol. 34, V. Venise, 1606). On peut consulter, pour l’étymologie de ces noms, le petit vocabulaire haïtien placé à la suite de celui de la langue maya à la fin de ce volume.
[4] Cette mère, dans Pedro Martyr, reçoit les noms suivants: Attabeira, Mamona, Gua-Carapita, Iiella, Guimazoa; Humboldt dit que les noms sont très-estropiés dans l’édition italienne de la vie de Colomb par son fils. Dans l’île de Cuba, au lieu d’Atabei on disait Atabex, dont la racine at signifie un, unique, premier. Ceux-ci et quelques autres dieux supérieurs n’avaient point d’images.
[5] Pierre Martyr appelle le premier Caunana, le second Canta est écrit ailleurs Cauta; le troisième nom est écrit par l’auteur cité Caxi Baxagua, qui me paraît devoir être la véritable orthographe; le x étant pour ch, que le ci et gi représentent en italien. On lit aussi Amaiauna pour Amaiauua.