Pour donner une idée exacte de la manière dont nous nous sommes battus pendant ces deux célèbres journées, je dirai seulement ce qui concerne mon état-major et moi-même. Mon chef d'état-major et le sous-chef furent frappés à mes côtés [6]; quatre aides de camp furent tués, blessés ou pris; sept officiers d'état-major furent également tués ou blessés [7]. Quant à moi, j'eus un coup de fusil à la main, une contusion au bras gauche, une balle dans mon chapeau, une balle dans mes habits, quatre chevaux tués ou blessés sous moi [8]. Sur trois domestiques qui m'accompagnaient, deux furent blessés et eurent leurs chevaux tués. Partout cependant nous avions résisté; partout nous avions conservé nos positions. Les troupes s'étaient surpassées en énergie et en courage, et elles en avaient bien le sentiment. Jamais je n'ai vu les miennes plus fières de ce qu'elles avaient fait.

[Note 6: ] [ (retour) ] Le général Richemont, chef d'état-major, tué; l'adjudant général Lerasseur, sous-chef d'état-major, eut la cuisse fracassée par un boulet. (Note de l'Éditeur.)

[Note 7: ] [ (retour) ] Entre autres, Laclos, chef de bataillon, tué; le capitaine de Charnailles, blessé et fait prisonnier; le capitaine Komierouski, la cuisse cassée; le lieutenant Perrégaux, le lieutenant de Bonneval, le lieutenant Martin, le lieutenant Baraguey-d'Hilliers, le poignet emporté; le capitaine Jules de Méry, prisonnier.--Nous n'avons pu nous procurer les noms des autres officiers; mais il suffit de remarquer que, parmi les aides de camp du maréchal, les seuls restés debout furent le colonel Denys de Damrémont, premier aide de camp, et le lieutenant-colonel Fabvier. (Note de l'Éditeur.)

[Note 8: ] [ (retour) ] Le duc de Raguse, comme on l'a vu dans ses Mémoires, avait été blessé en Espagne. Il fit toute la campagne de 1813 le bras en écharpe; il n'était pas encore guéri lorsqu'il reçut ces dernières blessures. (Note de l'Éditeur.)

Cependant il n'y avait plus un moment à perdre pour nous retirer et pour hâter une retraite rendue difficile par la position particulière à Leipzig, les embarras causés par tant de corps d'armée agglomérés et les défilés qu'il fallait traverser. De nombreux ponts auraient dû être construits sur l'Elster pour donner moyen à l'infanterie de marcher sur diverses colonnes à la fois, en laissant la chaussée libre à l'artillerie, à la cavalerie et aux équipages; mais on n'en avait fait aucun. L'état-major n'en avait pas reçu l'ordre et n'en eut pas la pensée. On aurait cru que des officiers seraient préposés pendant toute la nuit pour veiller à la sortie de l'artillerie et à la marche régulière de cet immense matériel. Rien de semblable ne fut ordonné. Les voitures, placées sur trois ou quatre colonnes parallèles sur les boulevards de Leipzig, se trouvant dans l'impossibilité d'avancer faute d'ordre, les soldats du train s'endormirent, et tout resta ainsi en confusion jusqu'au 19 au matin. Alors il fallut prendre position dans les faubourgs de la ville, afin de les défendre autant que possible et de retarder l'entrée de l'ennemi de quelques heures pour faciliter la sortie de cette artillerie, dont on était encombré; mais, aucune reconnaissance préliminaire n'ayant été faite, aucun de nous ne connaissait les localités, les points à occuper, les issues à garder. Les jardins qui entourent Leipzig rendaient d'ailleurs la défense difficile. Les troupes ne pouvant pas circuler, se mouvoir et se porter d'un point sur l'autre, l'ennemi, dans ce labyrinthe, trouva facilement des passages pour pénétrer. Quelques troupes ennemies une fois entrées, la crainte et le désordre se mirent parmi nos soldats, et toute défense devint impossible.

Chargé d'occuper le faubourg de Halle et de le défendre, je pris position, le 19, de grand matin. Le troisième corps était sous mes ordres.

Je plaçai la plus grande partie de mes troupes à la porte même de Halle et derrière la Partha, afin d'empêcher l'ennemi d'arriver plus tôt que nous sur la communication de Lindenau, notre point de retraite, objet de la plus grande importance. Je chargeai la division Ricard de la barrière de Schoenfeld, se liant par sa droite avec le onzième corps qui défendait la porte de Dresde. Je plaçai en réserve la plus grande partie du sixième corps dans les vergers, entre la barrière de Schoenfeld et la porte de Halle, les troupes ne pouvant pas se former sur le boulevard, occupé par une grande quantité de voitures.

Nous étions à peine formés lorsque l'ennemi, ayant réuni beaucoup d'artillerie et de troupes, attaqua le onzième corps dans le faubourg de Dresde. Ses attaques parvinrent peu après à la barrière de Schoenfeld; mais le canon qu'il avait porté de ce côté, ne pouvant découvrir le pied des maisons et du mur d'enceinte, ne lui ouvrit aucun passage. Ses tentatives furent repoussées. Une vaste maison, hors de l'enceinte, une manufacture, que j'avais fait occuper par un détachement du 70e régiment, et dont j'avais donné le commandement au major Rouget, fit éprouver de grandes pertes à l'ennemi, en même temps qu'une compagnie de carabiniers du 23e léger sortit de la barrière avec la plus grande impétuosité et massacra tout se qui s'était avancé. J'avais appelé, au secours de la division Ricard, la plus grande partie du sixième corps, et nous repoussions partout l'ennemi. Mais nous ne tardâmes pas à avoir des preuves que l'ennemi avait pénétré dans les faubourgs de droite. Il se présenta tout à coup à la droite immédiate des troupes à mes ordres, c'est-à-dire à la gauche du onzième corps, et entre ce corps et moi. Je marchai, à la tête du 142e et du 23e léger, pour le chasser des rues qu'il occupait. Un premier succès couronna nos efforts; mais les troupes ennemies augmentaient sans cesse; elles furent en outre bientôt secondées par le feu des troupes saxonnes et badoises qui occupaient l'intérieur de la ville. Cette circonstance rendit nos efforts inutiles.

Le désordre était partout. L'encombrement causé par les voitures sur les boulevards, l'affluence de ceux qui se retiraient, empêchaient aucune formation ni aucune disposition. Enfin la terreur emporta tout le monde. L'on jugera de ses effets quand on saura qu'il y a un boulevard circulaire entre la ville et les faubourgs, et que, les troupes se retirant à la fois par le boulevard du Nord, par celui du Midi et par le milieu de la ville, les trois colonnes se réunissaient sur la chaussée de Lindenau, débouché commun.

La foule était si pressée sur ce point de réunion, qu'ayant, pour mon compte, fait ma retraite par les bas-côtés du boulevard, jamais je ne pus entrer, sans secours, dans le courant. Deux officiers du 86e s'en chargèrent, l'un frappa tellement avec son sabre qu'il parvint à faire un léger vide, et l'autre, ayant saisi et tiré fortement la bride du petit cheval arabe que je montais, le jeta dans cette masse confuse, où dans les premiers moments il fut porté, tant la foule était compacte.