Cette foule s'écoulait et passait le pont que Napoléon avait fait miner. J'ignorais cette disposition, et je ne compris pas le sens d'une demande faite par le colonel du génie Montfort, qui s'informa auprès de moi de la troupe destinée à passer la dernière. Je lui répondis qu'à la manière dont la retraite s'opérait, avec la confusion existante, on devait croire que c'était le hasard qui en déciderait. Je continuai ma marche.

Je n'étais pas à deux cents pas de ce malheureux pont, lorsqu'une explosion m'annonça qu'il venait de sauter. Douze ou quinze mille hommes étaient encore en arriére.

Cet événement funeste fut causé par la vue de quelques Cosaques qui avaient paru dans la prairie. Le sous-officier de sapeurs qui était chargé de la mine perdit la tête, crut à une attaque, et y mit le feu.

Je réunis alors une portion de mes troupes sur la rive gauche de l'Elster, afin de protéger la retraite des hommes restés en arrière, et de recueillir ceux qui passaient l'Elster à la nage. Je reçus, en ce moment, le maréchal Macdonald qui, arrivé trois minutes trop tard, ne put passer le pont. Il franchit la rivière avec plus de bonheur que le prince Poniatowski qui y périt. Quelques hommes aussi se retirèrent par un petit pont que l'on avait trouvé le moyen d'établir. La division Durutte, du septième corps, mise sous mes ordres, prit également position dans la prairie dans le même but. Ces troupes y restèrent tant que leur présence fut utile. Plus tard elles se retirèrent, et furent couvertes par l'arrière-garde, composée de deux divisions de jeunes gardes, que commandait le maréchal duc de Reggio. Elles se trouvèrent réunies à Lindenau.

J'avais alors sous mes ordres les troisième, cinquième, sixième et septième corps, ou plutôt leurs misérables débris. J'allai prendre position à Markranstadt. C'est là que je retrouvai l'Empereur. Il était fort abattu, et il avait raison de l'être. À peine deux mois s'étaient écoulés, et une immense armée, une armée de plus de quatre cent cinquante mille hommes, s'était fondue entre ses mains. C'était la seconde fois depuis un an qu'il présentait au monde ce spectacle de destruction, dont les temps modernes n'ont pas offert d'autre exemple. Il lui restait environ soixante mille hommes, composés en partie de la garde, en partie des corps de cavalerie qui avaient passé le défilé de Lindenau pendant la nuit, et dans la journée du 18, et enfin du corps de Bertrand: seules forces régulières sur lesquelles il pût compter. Ce qui sortit, le 19, au moment où l'ennemi entrait à Leipzig, n'avait plus ni consistance ni organisation.

Le 20, nous nous portâmes sur Weissenfels. J'occupai, avec les divers corps sous mes ordres, dont la force ne s'élevait pas ensemble à six mille hommes, les hauteurs de la rive gauche de la Saale, couvrant le passage de l'armée contre les troupes ennemies qui auraient pu déboucher par Mersebourg. Le lendemain, nous campâmes sur les hauteurs de Freybourg et d'Eckartsberg. Un corps ennemi, venant de Iéna, se montra sur notre flanc vers Kosen, et voulut gêner notre marche. Je formai mes troupes au débouché; je contins l'ennemi, et couvris ainsi les mouvements de l'armée. Le 22, nous prîmes position à Butelstadt; le 23 et le 24, sur les hauteurs d'Erfurth; le 25, à Arsbach; le 26, à Wartas; le 27, à Buttler; le 28, en avant de Fulde; le 29, à Saalmünster. L'ennemi nous suivait sur différentes colonnes, mais ne pressait pas notre marche. Il n'y eut qu'un seul engagement sérieux près de Gotha. La jeune garde, d'abord aux ordres du maréchal Oudinot, puis à ceux du maréchal Mortier, faisait l'extrême arrière-garde, et avant elle marchait à peu de distance le quatrième corps.

Des troupes aussi désorganisées que celles que nous commandions, aussi harassées, aussi exténuées par les marches, les combats, les revers et les privations, s'abandonnèrent bientôt à l'indiscipline. L'impossibilité de faire vivre les soldats par des distributions régulières motiva et justifia leurs dispositions. Chacun s'occupa, avant tout, à trouver sa subsistance; et, comme l'esprit militaire était éteint, comme un abattement et un dégoût que rien ne saurait rendre le remplaçaient, tous ceux qui s'étaient éloignés des drapeaux jetèrent leurs armes et marchèrent un bâton à la main. Sur soixante mille hommes qui restaient encore, vingt mille étaient ainsi formés en troupes de huit ou dix hommes, couvrant toute la campagne, et marchant sur les flancs des colonnes, bivaquant pour leur compte. Les plaines et les vallées étaient, chaque nuit, couvertes d'une quantité de feux épars, et placés sans régularité. Ces soldats reçurent de l'armée un surnom devenu historique, qui rappelait leur unique occupation, la recherche des moyens de vivre; on les appela les fricoteurs.

Au commencement d'octobre, les négociations qui déjà existaient depuis quelque temps entre l'Autriche et la Bavière, prirent un caractère sérieux, et se terminèrent par une alliance. L'armée du général de Wrede, qui, dans l'intérêt de l'alliance française, était rassemblée sur les bords de l'Inn, et couvrait la Bavière contre les troupes de l'Autriche, commandées par le prince de Reuss, se réunit à celles-ci pour nous attaquer. Se plaçant sous les ordres mêmes du général de Wrede, elles se mirent en marche pour se porter sur nos derrières et couper nos communications. Dès le 15 octobre, cette armée avait commencé son mouvement. Le 17, elle était à Landshut; le 20, à Nordlingen; le 22, à Anspach, et le 24 devant Würtzbourg. Le général Tarreau commandait dans cette ville avec une garnison de douze cents hommes. Il refusa d'en ouvrir les portes. De Wrede fit mettre en batterie tous les obusiers de son armée, et bombarder la ville pendant la nuit, mais sans effet. Plusieurs sommations ayant été infructueuses, il se disposait à donner l'assaut à cette ville, dont l'étendue était beaucoup trop grande pour la faible garnison qui l'occupait, lorsque le général Tarreau consentit à la lui remettre et à se retirer dans la citadelle. L'armée austro-bavaroise continua son mouvement sur Aschaffembourg et sur Hanau. Son avant-garde entra dans cette ville; mais, chassée par une première colonne qui marchait à deux journées en avant de l'armée, les Bavarois, soutenus par des renforts, y rentrèrent après son passage. Obligés de nouveau d'évacuer la ville et d'attendre la division du général Lamotte, cette division et celle du général de Roy étant arrivées, ils occupèrent la ville et les bords de la Kinzig.

Le 29, Wrede dirigea la division Rechberg sur Francfort. Elle y arriva le 30, et occupa le faubourg de Sachsenhausen. Une avant-garde autrichienne de cette même armée se porta sur Gelnhausen, et prit position à Altenhausen. Toute l'armée de Wrede, forte de cinquante mille hommes, était rassemblée sur le terrain le plus favorable pour agir contre l'armée française. Il eût dû porter toutes ses forces à l'entrée du défilé de Gelnhausen; jamais il n'aurait été au pouvoir de l'armée française de déboucher; mais il se tint timidement dans la plaine, peu en avant de la Kinzig, et à portée de repasser cette rivière et de se retirer dans la vallée du Mein, s'il était battu.

Ce même jour, 29, l'avant-garde de l'armée française culbuta la brigade autrichienne de Wolkmann, placée à peu de distance de Gelnhausen. Vers trois heures après-midi, elle arriva devant Langenselbold qui était occupé par une division bavaroise. Cette division fut forcée à se retirer. L'armée ennemie s'établit alors de la manière suivante, en position en avant de Hanau et de la Kinzig. Elle avait cette rivière à dos: sa droite, composée de la division Becker, appuyée à la rivière et à la ferme de Neuhof. Venait ensuite une partie de la division autrichienne du général de Fresnel. Au delà de la route de Francfort était placée la division bavaroise de Lamotte. Plus à gauche était la cavalerie bavaroise et une nombreuse artillerie. Cette ligne était terminée par le reste de la division de Fresnel, et des Cosaques qui voyaient la route de Friedberg. Enfin la division du général Bach occupait la ville de Hanau.