Napoléon, de son côté, avait combattu avec les deuxième, cinquième, huitième, onzième corps et sa garde. Il avait gardé ses positions, mais n'avait pas pu enlever celles de l'ennemi. Je n'entrerai pas dans le détail de ce qui se passa de ce côté. Ce n'est pas l'histoire complète de la guerre que j'écris, mais seulement le récit des événements qui me sont particulièrement personnels. Divers écrivains militaires ont fait des relations de la bataille de Leipzig. Je les ai lues. La plus exacte, celle qui se rapproche davantage de la vérité pour les faits, malgré le thème convenu de mettre Napoléon à l'abri de tout reproche, est celle que contient le Spectateur militaire, et dont le général Pelet est l'auteur.
Mon corps d'armée perdit de six à sept mille hommes. Le seul corps de York, d'après les relations officielles, dont les évaluations sont probablement fort inférieures à la vérité, éprouva une perte de cinq mille quatre cent soixante-sept hommes.
Pendant cette double bataille, le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, avait passé l'Elster, s'était emparé de Lindenau, et avait éloigné le corps de Giulay, qui occupait la plaine de Markranstadt et de Lutzen. Cette bataille du 16 décidait la question de la possession de l'Allemagne. C'est pour y commander que nous avions combattu ce jour-là. C'est pour l'affranchir de notre domination que les alliés nous avaient attaqués. Il restait à livrer bataille pour assurer notre salut personnel. Ainsi, quand on fixe au 18 octobre la bataille de Leipzig, on est dans l'erreur. Le 16, la grande question a été décidée. Napoléon n'étant pas parvenu à battre et à faire reculer l'ennemi, moi m'étant trouvé dans la nécessité de combattre un contre quatre, quoique l'armée du Nord, forte de soixante mille hommes, ne fût pas entrée en ligne, et la grande armée du prince de Schwarzenberg devant recevoir, le 17, les puissants renforts que Benningsen et Colloredo lui amenaient, il n'y avait plus rien à faire. D'ailleurs nos moyens étaient usés, nos munitions consommées, nos corps à moitié détruits. Nous n'avions donc plus d'espérance à concevoir, et notre pensée unique devait être de nous retirer en bon ordre, de sauver nos débris et de regagner la France.
La journée du 17 se passa tranquillement. L'ennemi attendait ses renforts. Quant à nous, nous étions occupés à remettre l'ordre dans nos troupes. Cependant nous aurions dû, dès ce moment, commencer notre retraite, ou au moins en préparer les moyens, de manière à l'effectuer dès l'entrée de la nuit. Mais une sorte d'insouciance de la part de Napoléon, impossible à expliquer et difficile à qualifier, mettait le comble à tous nos maux. Pendant toute la journée du 17, l'armée de Silésie, et ensuite l'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, défilèrent sous nos yeux et remontèrent la rive droite de la Partha. Je fis occuper les divers ponts de la partie supérieure de cette rivière, et je plaçai en observation, sur la rive gauche, ma cavalerie légère. Mon infanterie était campée perpendiculairement à la Partha, faisant face à Taucha, la gauche au village de Schoenfeld, la droite sur la direction du village de Paunsdorf.
L'Empereur avait cependant senti la nécessité d'opérer la retraite. Les troupes qui avaient combattu à Wachau et Liebertwolkwitz la commencèrent avant le jour, le 18, et se rapprochèrent de Leipzig. Des caissons, que l'on ne pouvait pas emmener faute d'attelages, sautèrent, ce qui avertit l'ennemi du mouvement qui s'opérait. Il se mit en conséquence en mesure d'attaquer l'armée française. En effet, vers les dix heures du matin, l'armée de Bohême marcha en avant, formée en trois grosses masses, la droite commandée par le général Benningsen, le centre par Barclay de Tolly, et celle de gauche par le prince de Hesse-Hombourg, tandis que l'armée de Silésie et l'armée du Nord débouchaient par Taucha.
La grande armée française prit aussitôt les positions suivantes: à l'extrême droite, le huitième (Poniatowski), ensuite, vers Probstheyda, le duc de Castiglione; puis le corps du duc de Bellune; ensuite le cinquième (général Lauriston); enfin le duc de Tarente, avec le onzième, derrière Holzhausen. Le septième, composé de Saxons, qui venait de Taucha, devait occuper Paunsdorf. Mon corps devait être à gauche, et le troisième en seconde ligne.
Aucun engagement n'avait encore eu lieu; mais on devait reconnaître que le moment de l'action était prochain. Je venais de visiter mes postes de cavalerie wurtembergeoise sur la rive gauche de la Partha. J'avais donné pour instruction au général Normam, en le quittant, de se replier avec lenteur sur moi quand l'ennemi arriverait sur lui en débouchant de Taucha, et de me faire prévenir, afin que mes troupes eussent le temps de prendre les armes. Je rentrais à mon camp avec sécurité quand je vis la plaine couverte de cavalerie légère. Cette cavalerie en désordre marchait dans notre direction et s'avançait sur nous. Je supposai que les Wurtembergeois, attaqués brusquement, fuyaient. Je fis prendre les armes immédiatement aux troupes. Je fis battre la générale. C'était la première fois dans ma vie que j'employais devant l'ennemi ce moyen d'avertissement. En un petit nombre de minutes, les troupes furent en ligne, formées et en état de combattre. La cavalerie en vue approcha. Elle était composée de Cosaques. Normam, avec sa brigade, avait passé à l'ennemi.
Un instant après, la cavalerie saxonne, placée au dedans de nos lignes, s'ébranla et marcha dans la direction de l'ennemi. Je crus d'abord qu'elle allait se mettre en ligne dans un de nos nombreux intervalles; mais je reconnus bientôt ses intentions. Formée en colonne, ses chevaux de main étaient en tête. Elle dépassa rapidement la ligne des troupes françaises, fut reçue dans les rangs ennemis, et promptement imitée par l'infanterie et l'artillerie; mais, chose odieuse! cette artillerie, à peine arrivée à une certaine distance, s'arrêta, se mit en batterie et tira sur nous. La diminution de nos forces nous obligea à raccourcir notre ligne. Je portai ma droite en arrière et la plaçai dans la direction de Wolkmann, plus rapprochée de Leipzig. Ma ligne fut complétée au moyen de la division Delmas, du troisième corps, qui vint remplir le vide fait par le départ des Saxons et occuper Wolkmann. Les troupes que j'avais en tête se trouvaient être composées des deux armées de Silésie et du Nord. Les Suédois se trouvaient à leur droite et vis-à-vis de ma gauche.
L'ennemi dirigea ses principales attaques sur ce point. Il déploya devant nous cent cinquante bouches à feu. C'était beaucoup; car mon artillerie, fort diminuée par les pertes de l'avant-veille, avait très-peu de munitions. Il fallut les ménager, et cependant bientôt elles s'épuisèrent. L'ennemi rapprochait son canon, mitraillait un carré. Cette troupe, ainsi foudroyée, perdait du terrain, et alors j'allai la joindre et lui ordonner de s'arrêter. Je restai avec elle pour partager son sort et l'encourager; mais bientôt un autre carré, plus maltraité encore, fit un mouvement de retraite. Je fus forcé de courir à lui pour lui tenir le même langage et lui donner le même exemple.
Pendant ce temps, les attaques sur Schoenfeld se succédaient, et ce beau et grand village fut pris et repris sept fois. Jamais l'ennemi ne parvint à s'en emparer complétement. Les troupes de ma deuxième division et un détachement de la troisième eurent la gloire de cette défense héroïque. Elles comptaient pour rien le nombre de leurs ennemis et soutinrent le combat près de huit heures. À la fin de la journée, mon artillerie étant entièrement démontée ou sans munitions, et l'ennemi s'étant tellement rapproché avec la sienne, qu'il n'y avait plus moyen d'y tenir, mes troupes firent un léger mouvement en arrière; mais, l'artillerie du troisième corps étant venue à notre secours, ainsi que la division Ricard, le village de Schoenfeld fut repris une huitième fois, et ainsi finit cette malheureuse, mais glorieuse journée. Notre perte fut considérable en tués et en blessés, surtout en officiers, parmi lesquels huit officiers généraux de mon seul corps d'armée.