[Note 5: ] [ (retour) ] Dans une lettre datée du 15 octobre, au soir, le major général m'écrit: «Dans le cas où l'ennemi déboucherait devant vous en grande force, votre corps, celui du général Bertrand et celui du prince de la Moskowa sont destinés à lui être opposés.»

Ces dispositions étaient parfaitement sages et raisonnables.

Or la marche de l'ennemi était prouvée par le rapport des sapeurs faits prisonniers le 13, échappés et arrivés près de moi le 15, rapport que j'avais fait connaître à l'Empereur.

Son arrivée était prouvée par la présence de l'infanterie, devant laquelle mes avant-postes s'étaient repliés.

Elle l'était encore par la vue des feux de toute l'armée, qui s'apercevaient du clocher de Liebenthal, et dont j'avais rendu compte à neuf heures du soir.

Et, avec ces documents,

On donne l'ordre, le 16 au matin, au général Bertrand de marcher sur Lindenau;

Au troisième corps, de venir à la grande armée;

Et au sixième, de traverser Leipzig et de s'établir entre Leipzig et la grande armée!

Napoléon ne regardait alors comme vrai que ce qui entrait dans ses combinaisons et son esprit.

(Voir les pièces justificatives.)

Un pareil ordre, dans des circonstances semblables, devait être promptement exécuté. Je ne pouvais m'y tromper: l'Empereur était tombé dans une erreur grossière; mais du moment où il ne m'envoyait pas le troisième corps, indispensable à cause de l'étendue de la position à défendre je devais bien me garder d'y rester. D'ailleurs, les ordres étaient précis; et, à moins que les coups de canon ne viennent contrarier l'exécution d'un ordre de mouvement, il n'y a plus d'armée ni de succès possible quand on délibère à cette occasion et quand on hésite à l'exécuter.

Grâce à la bonne organisation de mes troupes, à leur instruction et à leur discipline, une demi-heure après l'ordre reçu, elles étaient formées en six colonnes parallèles, et en marche pour se rendre à Leipzig. Mais, à peine le mouvement commencé, l'ennemi déboucha sur nous. Une forte avant-garde occupait le village de Radfeld. Elle était commandée par un général d'une grande valeur et d'une grande capacité, homme d'un nom militaire illustre, le général Cohorn. Elle fut forcée à se retirer; mais elle le fit avec lenteur et en bon ordre. Une brigade de cavalerie légère wurtembergeoise, faisant partie de mon corps d'armée et qui se trouvait à l'avant-garde, se conduisit aussi avec valeur et courage. C'était le dernier mouvement d'honneur et de fidélité du général Normam, et de ses soldats. Quelques heures plus tard, ils nous furent funestes au lieu de nous être utiles. La deuxième division, commandée par le général Lagrange, resta en arrière pour soutenir l'arrière-garde et la recueillir. Quand tout fut en ordre et convenablement disposé, le mouvement continua sur Leipzig en échangeant à chaque moment des coups de canon avec l'ennemi.

L'opinion de Napoléon n'était plus susceptible de discussion. L'ennemi était là, nous étions aux prises avec lui. C'était toute l'armée de Silésie qui était en présence et avec laquelle nous avions affaire. Nous ne pouvions plus aller sur le champ de bataille au sud de Leipzig. Entrer même à Leipzig, et nous former derrière la Partha était chose périlleuse. Passer un défilé comme celui que nous avions devant nous, défilé soumis à l'action des hauteurs qui le dominent immédiatement, pouvait produire une grande confusion, et amener une catastrophe. Le général Bertrand, ayant reçu l'ordre de balayer l'ennemi sur les derrières de l'armée et d'ouvrir le débouché de Lindenau, s'était mis en marche immédiatement pour l'exécuter. Mais le troisième corps pouvait être encore à Leipzig, et à portée de me soutenir. J'avais reconnu une position, moins bonne que celle de Liebenthal, mais plus resserrée et plus rapprochée de la ville, celle dont la droite est à Eustritz et la gauche à Meckern. J'envoyai un officier auprès du maréchal Ney, qui était à Leipzig et auquel l'Empereur avait donné le commandement supérieur, pour savoir si le troisième corps s'y trouvait encore. Il me fit répondre affirmativement et dire que je pouvais en disposer. Je n'hésitai plus à m'arrêter, à prendre position et à livrer bataille. J'arrêtai mes colonnes sur le plateau et je formai ma ligne de bataille. L'attaque de l'ennemi ne pouvait venir que par notre gauche. Notre droite était en arrière, appuyée et couverte par une petite division polonaise, commandée par le général Dombrowsky, et qui, placée de l'autre côté du ruisseau marécageux et encaissé qui coule à Eustritz, prenait ainsi, de revers, la gauche de l'ennemi. Je devais donc conclure que ce serait sur ma gauche et sur Meckern que l'ennemi se porterait. En conséquence, je fis faire un changement de front oblique, par brigade, la droite en avant, ce qui forma mon corps d'armée en six lignes, présentant ainsi de nombreuses réserves. Meckern fut confié au 2e régiment de marine. Toute mon artillerie fut placée sur le point le plus élevé de la ligne occupée par mon corps d'armée. Mes quatre-vingt-quatre pièces de canon furent disposées pour arrêter l'ennemi. Douze pièces de douze, entre autres, avaient pour objet de flanquer, d'une manière avancée, la droite du village de Meckern.

L'ennemi attaqua, avec impétuosité, le village de Meckern, et fit soutenir cette attaque par le feu d'une nombreuse artillerie qui se développa en face de mon front. Mais tous ses efforts furent longtemps impuissants. Après des attaques réitérées sur le village, une partie fut évacuée, mais bientôt reprise par le même régiment qui le défendait et qui fut ramené à la charge. Culbutés de nouveau, le 4e de marine et le 37e léger furent successivement portés sur Meckern, où semblait être toute la bataille. Ils le reprirent et le conservèrent longtemps, ainsi qu'on devait l'attendre d'aussi bonnes troupes, malgré les efforts constants de l'ennemi et les troupes fraîches qui renouvelaient les attaques. En ce moment, j'éprouvais une vive impatience de l'arrivée du troisième corps que le maréchal Ney m'avait annoncé. S'il se fût trouvé à ma disposition, comme j'étais autorisé à y compter, il eût débouché par ma droite, et un mouvement offensif sur la gauche de l'ennemi aurait assuré le gain de la bataille, c'est-à-dire la conservation de notre position pendant toute la journée.

Il y avait plus de quatre heures que nous combattions avec acharnement. L'ennemi avait fait des pertes énormes par la supériorité du feu de notre artillerie, et son action foudroyante sur ses masses, quand il exécuta une nouvelle charge. Elle avait échoué comme les précédentes et produit un grand désordre parmi ses troupes. Je donnai l'ordre, à la brigade de cavalerie wurtembergeoise, commandée par le général Normam, de charger cette infanterie présentant à la vue la plus grande confusion. Elle refusa d'abord d'exécuter mes ordres, et, le moment passé, il n'y avait plus rien à entreprendre de bien utile. À l'arrivée d'un second ordre, elle s'ébranla cependant; mais elle se jeta sur un bataillon du 1er régiment de marine, le culbuta au lieu de se précipiter sur l'ennemi qui se rétablit et recommença son offensive.

Cependant les choses continuaient à se balancer, malgré la disproportion des forces, lorsqu'au moment d'une nouvelle attaque de l'ennemi la batterie de douze, dont l'effet était si favorable et si puissant, fut tout à coup mise hors de service, un obus ayant fait sauter quatre caissons. Des caissons d'obus sautèrent aussi. Les obus éclatèrent, et précisément au moment où l'ennemi faisait une charge décisive. Cet accident eut des conséquences funestes. L'ennemi, ayant réussi dans son attaque à emporter le village de Mackern, fit avancer son centre. Celui-ci fut bientôt aux mains avec la première division. Le combat prit alors un nouveau caractère. Nos masses et celles de l'ennemi furent si rapprochées les unes des autres, et pendant si longtemps, que jamais chose pareille ne s'était offerte à mes yeux. Je pris avec moi les 20e et 25e provisoires, commandés par les colonels Maury et Drouhot, et je les menai à la charge. Bientôt moins de cent cinquante pas nous séparèrent de l'ennemi. Arrivés à cette distance, nous rétrogradâmes; mais, après avoir fait quelques pas, nous nous arrêtâmes, et fîmes, à notre tour, rétrograder l'ennemi. Cet état de choses dura près d'une demi-heure. Alors le 1er régiment d'artillerie de la marine, placé à ma droite, engagé également de très-près avec l'ennemi, vint à plier. Le 32e léger se porta en avant, et arrêta momentanément l'ennemi; mais, en ce moment, six mille chevaux vinrent nous envelopper et nous attaquer de toute part. Il fallut se retirer sur la troisième division, qui avait peu combattu, et dont les échelons nous recueillirent et arrêtèrent la poursuite. La nuit arriva et mit fin à ce combat, un des plus chauds, un des plus opiniâtres qui aient jamais été livrés. Les troupes y montrèrent la plus grande valeur. Si les Wurtemburgeois avaient fait leur devoir, un succès complet aurait été le prix de nos efforts. Indépendamment de la conservation de tout le champ de bataille, nous aurions fait bon nombre de prisonniers. Malgré tous les contre-temps survenus, nous perdîmes seulement la moitié du terrain sur lequel nos troupes étaient formées. Nous eûmes fort peu de soldats prisonniers; mais vingt-sept pièces de canon tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Blessé à la main gauche, d'une balle, au moment où je menais les 20e et 25e régiments à la charge, je ne quittai le champ de bataille que le dernier. Je ne fus pansé qu'à dix heures du soir.

Dans cette bataille, le corps de York, fort de vingt-deux mille hommes, fut engagé en entier, et presque tous les généraux ou officiers supérieurs furent tués ou blessés, tant ils avaient dû payer de leur personne pour contenir leurs troupes et se maintenir contre la vivacité de nos attaques ou l'énergie de notre défense. Le corps de Langeron fut en partie engagé. Notre champ de bataille fut le plus ensanglanté dans cette mémorable journée, le lieu où l'action fut la plus vive. J'ai ouï dire à divers officiers prussiens, et, entre autres, à M. de Goltz, adjudant général envoyé par le roi de Prusse auprès de Blücher, le même qui, depuis, a été ministre de Prusse à Paris, qu'après l'évacuation de Leipzig les souverains alliés, ayant été visiter tous les champs de bataille, furent frappés de la physionomie de celui-ci, du nombre des morts, et surtout de la proximité des morts des deux armées.

La nuit étant arrivée, mes troupes prirent position à Eustritz et Gohlis. Le lendemain matin, elles repassèrent la Partha et s'établirent sur la rive gauche de cette rivière.

J'avais dû compter sur le troisième corps d'armée; mais le maréchal Ney en avait disposé par l'ordre de l'Empereur, et l'avait dirigé sur la grande armée. Napoléon, informé de mon engagement, lui envoya l'ordre de rétrograder, mais déjà il était près de lui. Il se mit cependant en mouvement pour revenir, sans pouvoir arriver à temps pour nous secourir; et, pendant cette journée décisive, ayant toujours marché d'une armée à l'autre, il ne fut utile nulle part.