Je pensais, au contraire, que Napoléon avait deux partis entre lesquels il pouvait choisir:

1° Placer les troupes en arrière de la Sprée, à cheval sur l'Elbe, ayant Dresde pour point d'appui central, à une forte marche de cette ville, et écraser le premier ennemi qui serait à sa portée. Une fois le premier succès obtenu, les autres seraient faciles. En plaçant ses troupes aussi rapprochées les unes des autres, Napoléon se trouvait pour ainsi dire partout à la fois et pouvait facilement, presque sous ses yeux, combiner leurs mouvements;

2° Se décider à une offensive en Bohême immédiatement. Les troupes placées sur le Bober et celles en avant de Torgau auraient couvert son mouvement en partant de Dresde et débouchant par Peterswald. Ces troupes se seraient rapprochées de lui en se tenant sur la défensive, et ensuite auraient fini par le rejoindre, celles du Bober en entrant en Bohême par Zittau; et les autres, après avoir laissé trente mille hommes pour la défense de l'Elbe, auraient probablement pu suivre cette offensive. Alors, continuant son mouvement, il aurait traversé la Bohême, porté la guerre en Moravie et marché sur Vienne. Il couvrait ainsi la confédération du Rhin et s'assurait de sa fidélité. Il ralliait l'armée bavaroise, prenait sa ligne d'opération sur Strasbourg, et, plus tard, il faisait sa jonction à Vienne avec l'armée d'Italie, dont le point de départ était les bords de la Save, et se trouvait ainsi très-rapproché.

Au lieu de cela, l'Empereur organisa la masse de ses troupes en trois armées véritables. La passion le portait à agir le plus promptement sur la Prusse. Il voulait que les premiers coups de canon fussent tirés sur Berlin, et qu'une vengeance éclatante et terrible suivît immédiatement le renouvellement des hostilités. Alors il fallait une armée qui marchât sur Berlin, et une autre en Silésie pour couvrir la première. Il fallait enfin une troisième armée en avant de Dresde, pour empêcher la grande armée ennemie de déboucher de la Bohême. Par ce système, l'offensive était donnée aux corps qui, dans mon opinion, auraient dû rester sur la défensive, et la défensive était réservée à ceux dont le rôle aurait du être offensif. La question me paraissait ainsi renversée. Après avoir combattu ce projet par tous les raisonnements les plus propres pour ramener l'Empereur à mon opinion, je terminais par cette phrase:

«Par la division de ses forces, par la création de trois armées distinctes et séparées par de grandes distances, Votre Majesté renonce encore aux avantages que sa présence sur le champ de bataille lui assure, et je crains bien que, le jour où elle aura remporté une victoire et cru gagner une bataille décisive, elle n'apprenne qu'elle en a perdu deux.»

Je fus malheureusement prophète. Ce fut précisément ce qui arriva. Pendant la victoire de Dresde, nous étions battus à la fois en Silésie, sur la Katzbach, et en Prusse, devant Berlin, à Grossbeeren.

Nonobstant mes observations et mon opinion contraire, dont Napoléon avait provoqué la manifestation, il adopta définitivement le plan qu'il avait conçu, et qui rendit ses mouvements incertains et confus pendant cette partie de la campagne. Je vais entrer en matière et commencer le récit des opérations.

Les forces de l'ennemi consistaient d'abord en cent trente mille Autrichiens, divisés en quatre corps, une réserve et une avant-garde. Cette armée était composée de neuf divisions d'infanterie et de trois divisions légères, formées de deux et trois bataillons de chasseurs et de douze à dix-huit escadrons, de trois divisions de cavalerie de douze à vingt-quatre escadrons, faisant un total de cent douze bataillons, cent vingt-quatre escadrons, auxquels il faut ajouter deux cent soixante-treize pièces d'artillerie.

L'armée russe et prussienne en Bohême, combinée à l'armée autrichienne sous les ordres du général Barclay de Tolly, se composait de cent trente-cinq bataillons, trois cent soixante-huit pièces de canon, cent quarante-sept escadrons, de quinze régiments de Cosaques organisés, de huit divisions d'infanterie en trois corps d'armée, et d'un corps de deux divisions de cavalerie, qui, jointes aux divisions des gardes et grenadiers russes et prussiens, et aux cinq divisions de cavalerie de réserve, s'élevaient à cent mille hommes au moins, ce qui formait un total de deux cent trente mille hommes, dont quarante-cinq mille à cheval, et six cent trente-huit pièces d'artillerie.

L'armée de Silésie combinée, c'est-à-dire russe et prussienne, était composée de cent trente-sept bataillons, trois cent cinquante-six pièces d'artillerie, cent quatre escadrons organisés en sept corps de quinze divisions d'infanterie, et huit divisions de cavalerie sous les ordres de Blücher, ayant sous lui les généraux Saken, Langeron, York, Saint-Priest, etc., etc. Elle avait un effectif qui dépassait cent vingt mille hommes, dont vingt mille à cheval.