Le huitième corps était resté sur la frontière de Bohême pour couvrir la communication avec l'armée de Silésie. L'intention de l'Empereur avait été d'abord de faire son mouvement par Königstein, sans venir à Dresde, avec le premier, le deuxième, le sixième corps et sa garde. S'il eût passé l'Elbe sur ce point, pris l'ennemi à revers, il est difficile de calculer les immenses résultats qu'il aurait obtenus; mais les dangers imminents de Dresde, les conséquences graves qui seraient résultées de l'entrée de l'ennemi dans cette ville, déterminèrent Napoléon à venir à son secours d'une manière directe. En conséquence, toutes les forces qu'il menait avec lui, le premier corps excepté, furent dirigées sur ce point, et tout à coup Dresde fut sous la protection d'une puissante armée.

L'attaque avait réussi en partie. La redoute de la porte de Dippoldiswald était enlevée; celle de la route de Freyberg avait eu son feu détruit. L'ennemi occupait le grand jardin. Toutes ses forces se trouvaient concentrées devant les faubourgs; enfin tout annonçait son entrée prochaine dans Dresde quand Napoléon reprit l'offensive. Il pensa que des attaques simultanées, sur les flancs des alliés, les surprendraient et changeraient en défense une offensive qu'il était difficile d'arrêter.

En conséquence, il donna l'ordre au maréchal Ney, qui l'avait accompagné, et au duc de Trévise, de déboucher, chacun avec deux divisions de la jeune garde, en amont et en aval, la première colonne par la porte de Pirna, la deuxième par la porte de Plauen, et d'envelopper les ailes de l'armée ennemie. Le succès fut complet. L'ennemi, rejeté en arrière, occupa à la nuit une position moins rapprochée que celle qu'il avait prise avant le commencement de l'action. Cette attaque, appuyée par un centre fortifié, l'ensemble des faubourgs étant fortement occupé, ne présentait aucune difficulté. Le lendemain, le prince de Schwarzenberg renouvela ses attaques, mais sans succès. Le deuxième corps de l'armée française était en ligne et placé à droite. Il opéra un mouvement sur la gauche de l'ennemi, auquel le premier corps de cavalerie concourut puissamment.

L'ennemi s'était étendu au delà de la vallée de Plauen, mais il n'était pas parvenu à appuyer son aile gauche à l'Elbe. Cette aile gauche, séparée du centre par la vallée dont les montagnes sont fort escarpées, était isolée et fort en l'air. Le sixième corps avait pris sa place de bataille au centre, et le premier corps avait chassé les troupes qui bloquaient Königstein, menaçant les communications de l'ennemi. Ce qui eût été facile à l'ennemi en arrivant était devenu chanceux et même d'un danger imminent au moment où il attaqua la ville.

Le deuxième corps se porta, dans la matinée, sur la gauche de l'armée alliée et l'attaqua de front, tandis que la cavalerie, que le roi de Naples commandait en personne, l'enveloppa. La cavalerie autrichienne, culbutée, ayant abandonné la division Metzko, celle-ci fut chargée par nos cuirassiers. Sa résistance opiniâtre paraissait invincible, et l'on vit, en cette circonstance, quelle puissance la lance exerce dans les combats de cavalerie contre l'infanterie. Le temps était horrible; des pluies abondantes empêchaient les fusils de faire feu: à peine un fusil sur cinquante partait. Tout était donc au désavantage de l'infanterie. Eh bien! les charges de cuirassiers demeurèrent sans succès. On ne put entamer les carrés autrichiens qu'en faisant précéder la charge de cuirassiers par celle d'un détachement de lanciers. Ceux-ci ouvraient une brèche, que les cuirassiers étaient ensuite chargés d'agrandir. Une brigade de la division Maurice Liechtenstein, envoyée au secours de cette division Metzko, pour la recueillir, partagea le sort de cette dernière. Les régiments de Lusignan et de l'archiduc Régnier furent à peu près détruits. Douze à quinze mille hommes restèrent en notre pouvoir.

Pendant ces mouvements à la droite, Napoléon occupait le centre de l'ennemi par une forte canonnade. Une salve d'une batterie de la garde, dirigée par son ordre contre un groupe qu'il avait remarqué près du village de Bäcknitz, emporta les jambes du général Moreau. Ce général avait contribué à la puissance de Napoléon en se réunissant à lui au 18 brumaire et en servant ses intérêts. La flatterie l'avait rendu son rival de gloire, malgré son immense infériorité. Les petites passions de son entourage et la faiblesse de son caractère en avaient fait un ennemi. Sa fin tragique et prématurée n'inspira aucun intérêt dans l'armée française.

La gauche avait repoussé l'ennemi, et les quatre divisions de la jeune garde, qui s'y trouvaient réunies, forcèrent Wittgenstein à se retirer jusqu'à Bleswitz, sur le corps de Kleist, déjà aux prises avec le quatorzième corps. Le prince de Schwarzenberg, jugeant l'ensemble de ses revers suffisants pour lui ôter tout espoir fondé de victoire, prit la résolution de se retirer. Mais aucune disposition apparente ne l'annonçait, et, comme l'arrivée d'une portion du corps de Klénau avait augmenté le nombre de ses troupes, toutes les probabilités, à nos yeux, semblaient être pour une nouvelle bataille le lendemain. La nuit nous laissa dans cette espérance. L'intention de Napoléon était d'attaquer l'ennemi à la pointe du jour, à son centre, et je devais être chargé de cette opération. Je passai la nuit à faire les dispositions en conséquence.

Le centre de l'ennemi était appuyé aux villages de Bäcknitz et Schernitz. La hauteur sur laquelle ils sont placés, au milieu de l'amphithéâtre en face de Dresde, et dont nos avant-postes occupaient les derniers mamelons, commande la plaine qu'il faut traverser. Porter de l'artillerie en plein jour sur ces mamelons eût été chose impossible. Aussi, ayant placé pendant la nuit, dans la position qu'occupaient mes avant-postes, assez de troupes pour nous établir solidement, j'y fis conduire toute mon artillerie pour écraser de son feu les deux villages que j'ai nommés. Sans cet appui, ils auraient été difficilement emportés. Je présidais moi-même à ces préparatifs. J'observais ce qui se passait chez l'ennemi. Un bruit sourd me fit croire qu'il se mettait en retraite. Les feux, qui s'éteignaient successivement, me confirmèrent dans cette pensée. J'envoyai quelques troupes pour s'en assurer, et l'on trouva la position évacuée.

Je fis prévenir l'Empereur en toute hâte à Dresde, et il arriva à mon camp à la petite pointe du jour. Les dernières troupes de l'arrière-garde ennemie étaient déjà à une assez grande distance. L'Empereur m'ordonna de me mettre immédiatement à leur poursuite dans la direction de Dippoldiswald, et me donna la division de cavalerie du général Ornano. Saint-Cyr fut chargé de le suivre dans la direction de Maxen et Glasshüth. Le général Vandamme, avec le premier corps, et devant être soutenu par la garde, fut dirigé du point où il se trouvait sur la grande route de Peterswald. Le deuxième corps et la cavalerie du roi de Naples marchèrent sur Freyberg.

Pendant les deux jours où on avait combattu devant Dresde, le général Vandamme, avec le premier corps, augmenté de la quarante-deuxième division du quatorzième corps et d'une brigade du deuxième, avait chassé devant lui le faible corps du duc de Wurtemberg. Celui-ci, s'étant replié sur la droite de l'armée, avait pris position devant Pirna, dont Vandamme s'était emparé. La difficulté des communications empêcha le général français d'agir avec ensemble et rapidité. Un fort détachement de la garde russe, ayant été envoyé au duc de Wurtemberg, avec une force de dix-huit mille hommes commandés par le général Osterman, fut chargé de le contenir. C'est dans ces positions respectives que la retraite de l'armée alliée, résolue le 27 au soir, commença à s'exécuter.