Le 10, Napoléon vint à Baremberg. Le premier corps marcha sur Peterswald, et le quatorzième sur Fürstenwald. Le général Wittgenstein se replia sur Culm. Le 11, il s'avança de Fürstenwald vers le défilé du Geyersberg. La division du quatorzième corps, commandée par le général Bonnet, s'empara de la montagne; mais la difficulté du terrain empêcha d'y conduire de l'artillerie. Les obstacles pour déboucher, en présence de l'ennemi, dans une position inexpugnable, paraissant insurmontables, Napoléon renonça à l'attaquer, et se décida à retourner à Dresde. Il laissa le premier corps en position à Nollendorf, le quatorzième sur les hauteurs de Berna, en avant d'Ebersdorf. Le deuxième alla occuper Steinberg, et la jeune garde le camp de Pirna. L'Empereur dut sentir bien vivement alors la faute commise, il y avait onze jours, de n'avoir pas complété ses succès de Dresde par un mouvement à fond sur l'armée ennemie, au moment où elle repassait ces mêmes défilés dans un désordre incompatible avec une résistance sérieuse.

Mais, pendant ces mouvements, de nouveaux désastres venaient accabler la portion de l'armée française qui avait reçu l'ordre de marcher sur Berlin. On a vu, le 4, le prince de la Moskowa remplacer le maréchal duc de Reggio, et prendre le commandement de l'armée. Dès le lendemain, 5 septembre, il était en mouvement. La division Guilleminot, en tête du douzième corps, attaqua la division prussienne de Dobschutz, et la chassa de Zaahn. Plus tard, le corps de Tauenzien fut attaqué à Seida, et forcé à se retirer sur Dennewitz, où il prit position. Le soir, l'armée française occupait les positions suivantes: le quatrième corps à Neundorf, le douzième à Seida, et le septième entre les deux. L'armée ennemie était ainsi placée: Tauenzien à Dennewitz, Bulow à Klein-Lippsdorf, les Suédois et les troupes russes, sous les ordres du prince royal de Suède, sur les hauteurs de Lobez. Dans ces dispositions respectives, le prince de la Moskowa eut l'étrange idée de porter son armée sur Dahme pour prendre la route de Berlin, et de marcher directement sur cette ville. En conséquence, le 6, au matin, il continua son mouvement. Le quatrième corps fut chargé de s'emparer de Dennewitz, et de couvrir la marche de flanc qu'il opérait avec le reste de l'armée.

L'ennemi résista à cette attaque, perdit Dennewitz; mais se soutint avec opiniâtreté en avant de Interburg. Pendant que Tauenzien était ainsi aux prises avec le quatrième corps, Bulow, qui d'abord avait pris position en avant d'Eckmannsdorf, débouchait par Wolmsdorf en arrière de l'armée française. Le septième corps fut alors obligé de prendre part au combat, et vint se former près de Niedergorsdorf. L'armée française était attaquée de front, de flanc, et à revers. Le douzième corps vint donc occuper le village de Goldsdorf, sur lequel tout le corps de Bulow était dirigé. Après diverses alternatives de bons et de mauvais succès, l'armée se concentra près de Rohrbeck. Les Saxons, placés au centre, ayant lâché pied, les deux corps français se trouvèrent séparés, et forcés à une retraite divergente. Celui de droite, le quatrième, se retira sur Dahme. Le douzième suivit la route que les fuyards avaient prise, par Schweidnitz, dans la direction de Torgau.

Cette opération, si singulière, si absurde, ne peut s'expliquer. Exécuter une marche de flanc, en plein jour, aussi longue et aussi à portée d'une armée supérieure en forces, était l'opération la plus dangereuse et la plus imprudente, et dans quel objet? pour arriver avant l'ennemi sur la route de Berlin et marcher sur cette ville. Mais, en supposant, ce qui paraît impossible, cette marche exécutée avec un succès complet, à quoi aboutissait-elle? À placer l'armée ennemie sur le flanc et sur les derrières de l'armée française, ce qui aurait mis celle-ci dans le péril le plus évident, et l'aurait, en définitive, empêché de marcher sur Berlin. Si l'armée française était en état de prendre l'offensive, elle ne pouvait pas espérer de se rendre à la dérobée à Berlin. Il fallait qu'elle se résolût à livrer bataille. Dès lors, elle n'avait autre chose à faire que de marcher brusquement et rapidement par la route directe, et, après avoir enlevé Zaahn, se dirigeant sur Treuenbrietzen et Belitz, empêcher la réunion des corps ennemis qui étaient à une certaine distance les uns des autres, les battre en détail, après s'être placée ainsi au milieu d'eux. On croit rêver quand on approfondit les combinaisons qui furent faites alors et la manière dont on opéra.

Le lendemain, 7, le douzième corps et les Saxons continuèrent leur mouvement sur Torgau. Le quatrième corps, attaqué à Dahme par une division de quatre mille Prussiens, commandée par le général Woheser, se mit également en marche pour Torgau, après avoir rompu les ponts de l'Elster. Le 8, il rejoignit le reste de l'armée sous le canon de Torgau. Cette opération coûta à l'armée française douze mille hommes tués, blesses, ou pris, et vingt-cinq pièces de canon.

Ainsi, chaque jour, l'édifice de notre puissance s'écroulait pour ne plus se relever. Pendant que Napoléon était accouru à Dresde et avait marché sur la frontière de Bohême, l'armée ennemie de Silésie avait repris l'offensive. Dès le 9, elle s'était mise en mouvement. Le corps de Langeron passa la Neisse à Ostritz, au-dessus de Görlitz: celui de York entre Ostritz et Görlitz, et celui de Sacken, à Görlitz même. L'avant-garde française se retira des bords de la Neisse sur Reichenbach sans s'être engagée, et de là sur Hohenkirchen. Le corps de Poniatowski, attaqué par celui de Langeron a Lauban, se retira sur Neustadt.

L'armée alliée fut rejointe, ce jour-là, par la division autrichienne de Bubna. Le 10, le duc de Tarente quitta la position de Hohenkirchen pour repasser la Sprée. Le 6, il était à Gordau, n'ayant plus que des avant-postes sur la Sprée. Enfin, le 12, le duc de Tarente se replia sur Bischofswerda, et le huitième corps vint de Neustadt à Stolpen. Le rapprochement de notre armée de Silésie à une petite marche de Dresde, sans avoir livré un seul combat, opéré en même temps que la perte de la bataille de Dennewitz, favorisait la réunion des trois armées qui nous entouraient. Elles pouvaient alors, à volonté, agir d'une manière simultanée.

Je restai à Dresde jusqu'au 12 inclus. Pendant mon séjour, je vis beaucoup Napoléon. Dans la nuit du 12 au 13, je passai au moins trois heures avec lui à causer de la campagne. Il se livrait volontiers, avec moi, à la discussion de ses projets, et à l'examen des événements écoulés. Il n'était pas tranquille sur son issue, quoiqu'il affectât de la confiance. Il se plaignait de ses lieutenants, et il avait raison; mais pourquoi avait-il séparé ses forces, et disposé son plan de campagne de manière à rendre indispensable de confier de grands commandements à une grande distance de lui, à des hommes incapables de les exercer? Et puis, n'avait-il pas eu d'autres choix à faire? Saint-Cyr, un des premiers généraux de l'Europe, pour la guerre défensive, n'était-il pas merveilleusement propre à commander l'armée de Silésie, destinée à couvrir, par sa position, les autres armées, et à garder seulement le terrain qu'elle occupait? Il n'était pas ancien maréchal, il est vrai; mais, puisqu'il avait laissé à Macdonald des corps commandés seulement par des officiers généraux, il pouvait en faire autant pour Saint-Cyr, et, dès lors, il n'y avait plus de difficultés. Si les inconvénients du plan de campagne vicieux et les mauvais choix avaient amené tous les maux actuels, quel était le coupable? Je lui exprimai cette pensée avec modération et réserve; mais il n'était pas au bout de ses erreurs et au moment de réparer ses fautes. Il me dit que, probablement, la guerre allait changer de théâtre, et serait forcément portée plus en arrière; que les ennemis tenteraient sans doute le passage de l'Elbe avec les deux armées de Silésie et du Nord réunies; qu'alors il devait manoeuvrer de manière à empêcher leur jonction avec la grande armée; qu'il devenait indispensable de nettoyer ces pays des corps qui les parcouraient, et menaçaient nos établissements et nos communications, et que je commencerais le mouvement. Enfin, quand je le quittai, il me dit ces propres paroles: «L'échiquier est bien embrouillé; il n'y a que moi qui puisse s'y reconnaître.» Hélas! c'est lui-même qui s'est perdu dans ce labyrinthe!

Le 13, je partis avec mon corps pour Grossenhayn. Là, je me réunis au roi de Naples, que j'y trouvai avec un corps nombreux de cavalerie. Le but de ce mouvement était de couvrir l'arrivée à Dresde de vingt mille quintaux de farine, arrêtés à Torgau et embarqués sur l'Elbe. Les dispositions de troupes convenables à ce but furent faites, et le convoi arriva heureusement à Dresde. Nous restâmes jusqu'au 25 dans cette position.

Je vis journellement et familièrement Murat. Je le retrouvai bon camarade et sans prétention. Il se mit en frais d'amitié pour moi. Je payai cette bienveillance par la complaisance avec laquelle j'écoutai, chaque jour, les récits qui concernaient ses États. Il me parlait souvent surtout de l'amour que lui portaient ses sujets. Il y avait dans son langage une candeur risible, une conviction profonde d'être nécessaire à leur bonheur. Entre autres choses, il me raconta que, lorsqu'il devait quitter Naples en dernier lieu (et c'était une chose secrète), se promenant avec la reine, et entendant les acclamations dont il était l'objet, il dit à sa femme: «Oh! les pauvres gens! Ils ne savent pas le malheur qui les attend. Ils ignorent que je vais partir!» J'écoutai en souriant; mais lui, en faisant ce récit, était encore attendri des douleurs dont il avait été la cause.