L'armée de Silésie s'était retirée brusquement de Düben, et repliée sur le prince royal de Suède. Le corps de Sacken, s'étant trouvé en retard, fut obligé de repasser la Muldau à Ragika. Les deux armées du prince de Suède et de Blücher se trouvèrent réunies à Zerlig.

Le 11, l'Empereur donna l'ordre au général Régnier de passer l'Elbe à Wittenberg, et le maréchal Ney, avec le troisième corps, marcha sur Dessau. Le 12, Dessau fut emporté, et la division prussienne qui l'occupait se retira sur Roslau, après avoir perdu trois mille hommes, tandis que le général Régnier poussait la division Thumen par la rive droite, également sur Roslau. Le général Tauentzien continua sa retraite sur Zerbst. Le 13, le septième corps rentra à Wittenberg. Les deux armées ennemies se trouvèrent de nouveau séparées: celle de Silésie sur Halle, et celle du prince royal de Suède sur Bernbourg. Le 30, le prince de Suède passa la Saale et se porta sur Cöthen.

Le 11, je me portai sur Bittersfeld pour y faire une forte reconnaissance. Je pris avec moi ma cavalerie et une division d'infanterie. J'acquis la certitude que toute l'armée ennemie était en deçà de l'Elbe. Je revins à Düben, et j'en rendis compte à l'Empereur.

Napoléon se trouvait alors avec cent trente mille hommes réunis et disponibles. C'était assurément l'occasion d'agir offensivement d'une manière décidée, de changer le théâtre de la guerre et le système de démonstration impuissante de mouvements de va-et-vient qui avaient si fort diminué ses forces, et l'avaient fait si rapidement déchoir. Une offensive vive sur Blücher et le prince royal de Suède, qui l'aurait porté au delà de la Saale, sur la ligne d'opération de l'ennemi, ou bien sur l'Elbe, lui promettait les avantages les plus décisifs. Ces manoeuvres lui étaient faciles, puisqu'il possédait toutes les places situées sur le fleuve. Il aurait pu, avec promptitude, se mouvoir sur les deux rives. Huit jours d'opérations énergiques lui faisaient détruire les forces qu'il avait devant lui. Il pouvait rétablir ainsi ses affaires et rappeler la victoire sous ses drapeaux. En faisant cette opération il augmentait son armée d'une partie des garnisons des places: il appelait à lui le corps de Davoust qui lui aurait amené plus de vingt mille hommes, en laissant encore les forces nécessaires à la garde de Hambourg; il se faisait joindre par le corps d'Augereau, appelé de Würzbourg, et déjà arrivé sur la Saale, et, dans tous les cas, il avait ses communications libres avec la France par le Bas-Rhin.

Dans ce système, les trois corps, deuxième, cinquième et huitième, avec lesquels manoeuvrait Murat, se seraient retirés lentement sur lui, auraient couvert Leipzig aussi longtemps que possible. Pour complément, il aurait envoyé, par des émissaires, l'ordre au maréchal Saint Cyr d'évacuer Dresde, pour se rendre à grandes marches sur Wittenberg et Torgau, par la rive droite de l'Elbe. Enfin on peut ajouter que la nécessité d'abandonner Dresde, vu la marche des événements et la direction qu'avait prise la guerre, aurait dû être sentie d'avance, et lui faire naître, de bonne heure, l'idée d'évacuer de cette ville les malades et les blessés, afin de rendre mobiles et disponibles les deux corps d'armée chargés de défendre cette place, ou plutôt ce camp retranché. Enfin il devait être informé des dispositions hostiles de la Bavière. En s'éloignant de cette puissance, il y échappait ou retardait au moins son action contre lui; mais, au lieu d'envisager les nouvelles nécessités que les circonstances lui imposaient, il resta indécis, voulut tout conserver à la fois. Il perdit tout pour avoir voulu tout garder.

On ne reconnaît plus Napoléon pendant cette campagne. J'eus une longue conversation avec lui à Düben. Jamais cette conversation n'est sortie de ma mémoire. Quand j'étais à portée de lui, il était dans l'usage de m'envoyer chercher pour me parler de ses projets et des différentes choses qui l'occupaient d'une manière particulière. Un usage, fort commode pour lui, assez bien entendu, mais insupportable pour les autres, lui donnait beaucoup de temps à employer ainsi. Lorsque les mouvements de son quartier général le permettaient, il se couchait à six ou sept heures du soir, se levait à minuit ou à une heure. Les rapports arrivant, il se trouvait ainsi tout prêt à les lire et à donner des ordres en conséquence; mais pour ceux qui avaient marché ou combattu pendant la journée, pour ceux qui, à la fin du jour, avaient fait les rapports, disposé tout pour opérer le lendemain, et devaient dormir la nuit pour se reposer, c'était une chose terrible que de renoncer, au commencement d'un sommeil réparateur, à son action bienfaisante, et d'aller ainsi prendre part à une conversation plus ou moins intéressante.

Après donc être rentré de ma reconnaissance de Bittersfeld, et lui avoir fait mon rapport, je venais de me coucher quand on vint me chercher de la part de l'Empereur. Il me parla de sa position et des divers partis qu'il avait à prendre. J'insistai de toutes mes forces pour celui dont je viens de parler et qui, seul, pouvait le sauver. Son unique moyen de salut, selon moi, en ce moment, était de s'éloigner des champs de bataille de la Bohême, puisque plus tôt il n'avait pas voulu la conquérir, et enfin de quitter les défilés qui lui avaient été si funestes. Il ne put se décider à l'évacuation volontaire de Leipzig. Il ne prévoyait pas que, huit jours plus tard, il y serait forcé, sous de bien autres auspices, au milieu de désastres et d'une confusion qui ont achevé sa ruine. Il se disposait, au contraire, à aller combattre sous les murs de cette ville. Je discutai en détail, avec lui, sur les inconvénients de choisir un semblable champ de bataille, au fond d'un entonnoir, en avant d'horribles défilés, longs et faciles à boucher; mais il me répondit ces paroles mémorables et qui montrent les illusions dont il était encore rempli: «Je ne combattrai qu'autant que je le voudrai. Ils n'oseront jamais m'y attaquer.»

La conversation se porta naturellement sur les événements de la campagne. J'en fis la critique avec franchise. Je lui fis remarquer que nos pertes énormes, indépendamment de celles éprouvées sur le champ de bataille, venaient essentiellement du manque de soins, de vivres et de secours de toute espèce qui avaient été refusés aux soldats. J'établis enfin que, si Dresde avait contenu les approvisionnements nécessaires pour nourrir l'armée, si les hôpitaux avaient été pourvus de tout ce dont ils avaient besoin pour que les malades et les blessés reçussent des secours convenables, son armée serait plus forte de cinquante mille hommes, et certes cette évaluation n'était pas au-dessus de la vérité. «Alors, ajoutai-je, indépendamment de l'intérêt qu'il y a à sauver la vie à cinquante mille hommes, vous auriez été dispensé, pour conserver la même force à votre armée, d'ordonner une levée de cinquante mille conscrits. Au lieu d'avoir en espérance cinquante mille hommes, vous auriez en réalité cinquante mille vieux soldats aguerris, et sur le terrain même des opérations. Ces cinquante mille soldats à lever, à habiller, à armer, à faire arriver, coûteront sans doute bien cinquante millions. Or, en supposant, ce qui est énorme, que l'augmentation de dépense exigée par un meilleur entretien de l'armée se fût élevée à vingt-cinq millions, il en résulte que cette dépense de vingt-cinq millions, faite à propos, vous eût épargné cinquante mille hommes et vingt-cinq millions.» Je lui fis cette démonstration la plume à la main. Elle était sans réplique. Vaincu par l'évidence, il me répondit avec humeur: «Si j'avais donné cette somme, on me l'aurait volée, et les choses seraient dans le même état.»

Il n'y avait rien à répliquer à cette étrange réponse qu'une chose, c'est qu'il fallait alors renoncer à gouverner et à administrer. Napoléon a toujours été dans l'usage de prodiguer les moyens pour créer de nouvelles forces; mais jamais il n'a voulu faire le moindre sacrifice pour entretenir celles qui existaient, et sans doute la raison commande une marche inverse.

Cette conversation, une des plus longues que j'aie jamais eues tête à tête avec Napoléon, car elle dura plus de cinq heures, ayant commencé vers une heure après minuit et n'ayant fini qu'après le déjeuner, qui eut lieu à six heures du matin, varia beaucoup dans son objet. Elle changea de nature plusieurs fois, et embrassa des questions générales, comme il arrivait souvent avec lui. Il se plaignait de l'abandon de ses alliés. Il disait qu'ils lui avaient manqué de parole. À cette occasion, il fit la distinction de ce qu'il appela l'homme d'honneur et l'homme de conscience, en donnant la préférence au premier, parce que, avec celui qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements, on sait sur quoi compter, tandis qu'avec l'autre on dépend de ses lumières et de son jugement. «Le second, dit-il, est celui qui fait ce qu'il croit devoir faire, ce qu'il suppose être le mieux.» Puis il ajouta: «Mon beau-père, l'empereur d'Autriche, a fait ce qu'il a cru utile aux intérêts de ses peuples. C'est un honnête homme, un homme de conscience, mais ce n'est pas un homme d'honneur. Vous, par exemple, si l'ennemi, ayant envahi la France et étant sur la hauteur de Montmartre, vous croyiez, même avec raison, que le salut du pays vous commande de m'abandonner et que vous le fissiez, vous seriez un bon Français, un brave homme, un homme de conscience, et non un homme d'honneur.» Ces paroles, prononcées par Napoléon, et adressées à moi le 11 octobre 1813, ne portaient-elles pas l'empreinte d'un caractère tout à fait extraordinaire? n'ont-elles pas quelque chose de surnaturel et de prophétique? Elles sont revenues à ma pensée après les événements d'Essonne. Elles m'ont fait alors une impression que l'on conçoit, et qui jamais ne s'est effacée de ma mémoire.