Le navire fendait lentement les flots. Hélène se mit à examiner attentivement l'eau transparente de la mer et un spectacle merveilleux s'offrit à ses regards: là-bas, en dessous d'elle, vivait et se développait tout un monde mystérieux de plantes et d'animaux. Partout s'étendaient des tiges et des feuilles allongées qui, semblables à de larges rubans vivants, ondoyaient, agitées par l'eau. Au milieu de cette forêt sous-marine nageaient une multitude de poissons, d'étoiles de mer, de méduses et d'autres animaux ignorés d'elle.

—Dites-moi, je vous prie, est-ce qu'il y a longtemps que les marins connaissent cette mer des Sargasses? reprit-elle.

—Oui, très longtemps. Autant que je sache, les Phéniciens connaissaient déjà une mer épaisse au delà des colonnes d'Hercule,—c'est-à-dire du détroit de Gibraltar—où s'enlisaient les vaisseaux. Ces mêmes forêts d'algues ont suscité beaucoup d'embarras à Colomb: en voyant les navires marcher si lentement, ses équipages prirent peur, et exigèrent le retour immédiat.

Le temps se maintenait toujours au beau. Quoiqu'on eût tendu une toile au-dessus du pont, la chaleur de midi était insupportable. En revanche, les nuits étaient splendides. A peine le soleil achevait-il de disparaître à l'occident, qu'à l'orient l'horizon se couvrait de milliers de points brillants. Immédiatement après tombait la douce nuit des tropiques, et à l'œil ébloui s'ouvrait le panorama majestueux du ciel. A une hauteur vertigineuse, comme à travers les ouvertures d'un château féerique illuminé, scintillait une multitude d'étoiles de toutes les grandeurs. Elles brillaient d'un éclat si merveilleux, qu'Hélène ne pouvait détourner ses regards de ce ciel d'un bleu foncé où resplendissaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle restait ainsi longtemps, absorbée dans la contemplation de ces feux verts, bleus et rouges, à reflets changeants, dispersés sur l'immense voûte des cieux, jusqu'à ce qu'enfin son regard se noyât dans l'abîme rosé de la voie lactée.

Pleine d'enthousiasme, Hélène ne manquait pas de faire part de ses impressions à son père. Le capitaine lui indiqua les cinq astres qui composaient la constellation de la Croix-du-Sud. Elle regarda longtemps ces petites étoiles qui, à première vue, ne se distinguaient presque en rien des autres. En comparaison avec les deux énormes étoiles du Centaure, elles paraissaient même insignifiantes. Mais plus elle les observait et plus elle se trouvait charmée par leur éclat doux et caressant. Et depuis lors, en montant le soir sur le pont, elle cherchait toujours du regard d'abord la constellation de la Croix-du-Sud et, plus tard, après avoir admiré l'éclat des autres astres, elle se mettait de nouveau à contempler avec amour ces cinq petites étoiles, devenues si chères pour elle.

Dans une de ces soirées, Hélène fut frappée d'un phénomène extraordinaire. Le soleil avait disparu dans l'Océan. La splendeur qui accompagnait son coucher s'était éteinte. La nuit tombait. Les contours du vaisseau s'estompaient, de plus en plus incertains et sombres. La mer, de bleue qu'elle était, devint d'abord grise, puis d'un noir impénétrable… Tout à coup, une lueur apparut tout autour: soudain, toute la mer s'alluma, se mit à flamber et bientôt ne fut plus qu'une masse continue de feu. Les crêtes écumeuses des vagues se distinguaient par leur éclat particulièrement vif. Mais voilà qu'une pluie fine se mit à tomber et tout l'Océan flamboya avec une telle intensité qu'en dépit du ciel complètement sombre, on aurait pu distinguer sur le haut du mât le plus petit insecte.

Les matelots considéraient avec indifférence ce phénomène qui apparemment leur était très familier. Seul un jeune mousse qui, pour la première fois, accomplissait une navigation lointaine, s'arrêta, stupéfait, près du bord.

Ce spectacle avait tellement frappé Hélène qu'au premier moment elle n'en voulut point croire ses propres yeux.

—Qu'est-ce que c'est que cela? fit-elle, toute perplexe, au capitaine qui se tenait non loin d'elle, en lui montrant la mer.

—C'est la mer qui brûle! répondit en souriant le capitaine, comme s'il eût voulu prolonger sa surprise. Cette lueur, continua-t-il, vient d'animaux microscopiques, qu'on appelle «porte-lumières» et qui, en certains endroits de la mer, se rencontrent en une quantité prodigieuse. Ils répandent, comme vous voyez, une lueur phosphorescente rougeâtre, qui augmente avec le mouvement de l'eau ou la pluie, et devient si vive qu'elle permet même de lire un livre imprimé en petits caractères.