Deux heures environ s'écoulèrent. Le navire continuait à se rapprocher lentement du rivage. Hélène suivait avec une attention fébrile chacun de ses mouvements. La côte était si voisine, que même en avançant avec cette lenteur le navire devait y arriver en une demi-heure à peu près. Le cœur de la jeune fille se mit à palpiter plus fortement à l'idée du salut prochain.
Tout à coup un fracas effroyable se fit entendre: c'était la coque qui craquait; le navire s'arrêta net.
Le père et la fille se levèrent en sursaut. Hélène conduisit rapidement son père vers une petite échelle de corde, qui se trouvait sur le côté droit du navire.
—Tiens-toi, Hélène, tiens-toi fortement à moi, et indique-moi où il faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le vieux marin, en descendant dans la mer avec sa fille.
En entrant dans l'eau, Hélène saisit convulsivement d'une main la ceinture de son père et de l'autre se mit à l'aider. Dans leur précipitation, ils oublièrent de quitter une partie de leurs vêtements et cela faillit les perdre.
A peine étaient-ils arrivés à une cinquantaine de mètres du navire, qu'une énorme vague les recouvrit complètement. Hélène prévint à temps son père et retint elle-même son haleine pendant quelques secondes. Bientôt elle remarqua avec effroi que les forces de son père faiblissaient, et que ses vêtements trempés l'empêchaient de nager. Elle-même sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose l'entraîner au fond comme une pierre.
En regardant derrière elle, Hélène s'aperçut qu'une nouvelle vague arrivait sur eux; le cœur de la jeune fille se serra et elle avait à peine eu le temps de pousser un cri, que le flot les submergea et les jeta avec force contre le rivage. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à la surface, le vieillard, à bout de forces, se tenait à grand peine sur l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'élançait sur eux. Hélène sentit que cette vague fatale l'engloutissait. Il est impossible de rendre les sensations diverses qui envahirent l'âme de la jeune fille, quand elle se retrouva de nouveau sous l'eau.
Voilà que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard rassemblait ses suprêmes énergies. Encore quelques minutes de lutte terrible pour la vie s'écoulèrent… Enfin il se sentit épuisé et, laissant tomber ses bras, il s'abandonna mentalement à la destinée…
Mais à ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds, et remarqua que l'eau ne lui allait que jusqu'aux épaules. Il appela Hélène, mais ne reçut point de réponse. Le vieillard eut peur. Il craignit que sa fille n'eût perdu connaissance. Il sentait que sa main ne le tenait plus que faiblement. Ramassant ses dernières forces, il la saisit dans ses bras et alla en avant, au hasard.
Après des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage et posa avec précaution sa fille sur le sable. Ayant constaté que son cœur battait encore, il essaya, plein d'effroi et d'espoir, de la faire revenir à elle. Hélène reprit bientôt ses sens. Mais elle éprouvait un grand malaise, et tout d'abord ne pouvait se rendre compte de ce qui lui arrivait, et dans quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvré complètement ses esprits, son père lui raconta en quelques mots comment, alors qu'il avait déjà perdu tout espoir de salut, le sort avait eu pitié d'eux.