Saisie d'un muet transport, elle embrassa son père, les larmes aux yeux, impuissante à trouver des paroles pour rendre les sentiments qui l'assaillaient.
S'étant un peu calmée, Hélène regarda autour d'elle. Elle reconnut qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux d'un pays florissant, dont la végétation ne ressemblait pas du tout à celle de l'Europe. Un sentiment de joie ineffable envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la terre et respirait avec délices l'air tiède et parfumé. Jetant un regard sur la mer agitée, elle s'aperçut que le navire se tenait immobile, loin du rivage, fortement couché sur le flanc et qu'autour de lui écumaient furieusement les vagues. Hélène n'en croyait presque pas ses yeux: «Était-il possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?» Elle se souvint du malheureux équipage du navire, du capitaine qu'elle avait vu périr sous ses yeux, et elle frissonna.
—Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond le vieux marin.
L'idée des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient en lui le sentiment de sa joie primitive.
Hélène semblait avoir deviné la pensée de son père.
—Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en l'embrassant avec effusion. Si cette île est inhabitée, je me mettrai à travailler pour toi et le ciel bénira mes efforts. Je vois que la nature est ici belle et prodigue, et je suis sûre que nous n'aurons pas de privations à subir. Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content!
Cette tendre affection de sa fille émut profondément le vieillard. Il l'embrassa avec transport et deux larmes coulèrent de ses paupières éteintes.
Le rivage rocheux était recouvert de la végétation éclatante des tropiques. Sur les arbres élevés, aux branches puissantes et larges, on apercevait par place des fruits bizarres. Quelquefois, ce qui semblait de loin une fleur multicolore se mettait tout à coup en mouvement et on voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre. Des troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient d'un arbre à l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient le rivage, se dressaient les sommets grêles des palmiers élancés, ornés de feuilles gigantesques.
En dépit de la chaleur de midi, Hélène ressentit un frisson désagréable qui lui rappela qu'elle était toute trempée; en même temps elle sentit qu'elle avait faim et soif.
Elle emmena son père un peu loin du rivage, sous un grand arbre ombreux, ramassa à la hâte de l'herbe sèche et des feuilles et lui prépara ainsi une couche molle. Le vieillard fatigué se coucha pour se reposer et, bientôt, sa respiration égale lui apprit qu'il s'était endormi. Hélène se mit à réfléchir à sa situation sans issue. Des pensées inquiètes se succédaient dans son esprit: tantôt il lui semblait que son père et elle mourraient de faim ou se verraient astreints à des privations très dures, tantôt son imagination agitée lui représentait des sauvages et des animaux féroces, sur lesquels elle avait lu tant de récits à la maison. Un profond soupir de son père endormi la tira de sa rêverie.