Un frisson parcourut le corps de la jeune fille à cette question.

—Et s'il y a ici des sauvages! s'écria-t-elle avec terreur. Nous sommes perdus alors, ils nous tueront à coup sûr.

—N'aie pas peur, ma chère fillette. Les sauvages ne deviennent sanguinaires que lorsqu'ils sont irrités ou très affamés: il leur arrive alors d'attaquer les étrangers et quelquefois même de les manger. Mais tu ne réponds pas à ma question: as-tu aperçu quelques vestiges humains?

—Sur l'un des troncs, j'ai reconnu des espèces de marques ou plutôt des égratignures, répondit Hélène après un moment de réflexion; mais il me semble que c'est plutôt la foudre qu'une main humaine qui les a faites sur l'écorce de cet arbre énorme qui, semblable à un fantôme, se tient là-bas avec son feuillage sombre et impénétrable.

—Si tu n'as pas remarqué d'autres indices, tu peux bien avoir raison. Si j'avais seulement mes yeux, soupira amèrement le vieux marin, je n'hésiterais pas un instant à préférer une existence dans une île inhabitée à toute autre. Nous serions, il est vrai, privés de la société des hommes et livrés à nous-mêmes; mais, en revanche, nous n'aurions pas à craindre la rencontre de sauvages grossiers et sans frein. Mais maintenant, je ne puis t'aider en rien et toi, mon enfant, tu n'as pas la force de travailler pour deux. Voilà pourquoi je voudrais rencontrer des hommes. J'ai eu plus d'une fois occasion de voir de près des peuplades à demi-sauvages, et je sais comment il faut traiter ces enfants de la nature. On trouve parmi eux tout autant de braves gens que partout ailleurs. Ah! Hélène, qu'il m'est dur de penser que tu auras tant à souffrir à cause de moi!

Mais sa fille se hâta de calmer son inquiétude en l'assurant tendrement de son amour.

—Nous nous trouvons dans un pays si riche et si fertile que nous n'avons pas à craindre de manquer de nourriture, et c'est pourquoi je désirerais qu'il fût inhabité, conclut-elle.

—Laisse là tes désirs et tes rêves, mon enfant, interrompit le vieillard. Tiens-toi plutôt prête à tout. D'abord il faut explorer cette contrée et s'assurer si elle est habitée ou non; puis nous déciderons ce qu'il y a à faire. Tu m'as dit que devant nous se trouvait une montagne élevée. Est-elle trop escarpée! Pourras-tu m'y conduire demain matin? De là, il te serait facile d'examiner tout le pays.

—La montagne n'est pas très escarpée, répondit Hélène, mais il nous sera tout de même très difficile de la gravir; toute la pente en est couverte de lianes et d'autres plantes grimpantes qui, semblables à un réseau, s'entrelacent avec les buissons et les arbres. D'abord, j'examinerai le rivage pour voir s'il y est resté quelque chose des objets recueillis par moi, puis je te conduirai sur la montagne. Et en attendant, père, repose-toi et rassemble tes forces.

—Tu as raison, ma fille; après une aussi terrible nuit, nous avons tous deux besoin de repos.