Elle s'approcha du grand figuier qui projetait au loin son ombre épaisse sur le bord du lac. Ses grosses branches qui descendaient sur la terre étaient entrelacées de plantes grimpantes, formant ainsi de trois côtés comme des murs naturels, tandis que le feuillage touffu et impénétrable servait de plafond solide à cette légère habitation.
Hélène regarda longtemps ce berceau fleuri et finit par se convaincre que la nature seule, sans l'aide de l'homme, n'aurait jamais pu le construire avec une telle symétrie.
Une sensation mélangée de peur et de joie l'envahit à cette idée. Pensive, elle resta quelques instants devant ce berceau énigmatique, puis elle s'approcha du rivage. Sur le lac cristallin nageaient lentement et majestueusement plusieurs cygnes à cou noir et autres oiseaux aquatiques. Les cygnes attirèrent son attention d'une façon toute particulière: elle avait vu de ces oiseaux dans sa patrie et savait que dans l'hémisphère Sud il existait des cygnes noirs; mais elle n'avait jamais entendu parler des cygnes blancs à cou et à tête noirs.
De ce côté, le rivage était vierge de toute végétation et à travers l'eau limpide du lac on pouvait apercevoir le fond uni et pur, couvert de sable, tandis que du côté opposé s'élevait toute une forêt de roseaux, derrière lesquels, dominant d'autres arbres fruitiers, apparaissaient des palmiers majestueux. Évidemment, la végétation la plus luxuriante et le sol le plus fertile se trouvaient de l'autre côté du lac. Hélène aurait voulu explorer cette forêt magnifique, mais elle craignait que cette exploration ne lui prît trop de temps; c'est pourquoi elle s'achemina vers le lac pour s'assurer si le ruisseau n'y prenait pas sa source.
Quand elle eut atteint la crique, elle put se convaincre qu'en effet le petit ruisseau qui tombait dans la mer sortait de là. En cet endroit s'ouvrait dans la montagne une gorge profonde à parois perpendiculaires, entre lesquelles murmurait et bruissait tout au fond le ruisseau. Entouré de broussailles et de rochers moussus, il roulait ses eaux limpides sur un fond pur et pierreux et, en serpentant, se perdait dans la ravine profonde creusée dans la montagne.
La jeune fille, dont l'âme délicate vibrait profondément devant les beautés de la nature, s'absorba involontairement dans la contemplation de ce coin pittoresque.
En suivant les sinuosités du ruisseau, elle atteignit bientôt l'extrémité de la gorge, d'où se découvrait une vue immense sur la mer. En cet endroit, le ruisseau impétueux se transformait en une petite cataracte qui, en se précipitant, se brisait avec bruit sur les rochers du rivage et se perdait entre eux en écumant. Au-dessus de la cataracte croissaient plusieurs palmiers, dont l'ombre épaisse dérobait aux regards le cours ultérieur du ruisseau.
Près de la cataracte, dans le rocher à pic, Hélène aperçut tout d'un coup une caverne à l'entrée de laquelle se dressaient plusieurs cyprès. Elle s'approcha. A la caverne menait un véritable escalier, taillé dans le roc. Hélène en montant s'arrêta plusieurs fois et examina, avec perplexité, les marches régulières et égales. Elle ne pouvait croire que ce fût là un jeu de la nature, il lui fallait admettre enfin qu'elles avaient été taillées par la main de l'homme. Et soudain elle s'aperçut avec terreur qu'à l'entrée de la caverne, dans le roc, était gravée une date: 1729. Sa vue se troubla; ses jambes se dérobèrent sous elle et elle dut se retenir à la saillie du roc. Sa mémoire lui retraçait le songe terrible qu'elle avait fait sur le bord de la mer…
Saisie d'une terreur inexprimable, elle regardait la caverne, s'attendant à chaque instant à voir surgir un sauvage qui, avec un cri de triomphe, se précipiterait sur elle.
Quelques minutes se passèrent dans cette attente douloureuse.