—Et si les sauvages s'en apercevaient? demanda avec inquiétude Hélène. Ils découvriraient tout de suite notre refuge et nous serions perdus!
Mais son père la rassura, en certifiant que dans ces parages ne naviguaient que des navires européens.
La soirée se passa dans ces conversations et l'élaboration de leurs plans à venir. Ils ne s'aperçurent qu'alors que le jour touchait à sa fin et que les derniers rayons du soleil commençaient déjà à dorer les cimes occidentales des montagnes. Bientôt, au-dessus de la vallée, monta lentement la lune, qui répandit sa lumière argentée sur les hautes montagnes, les forêts et les plaines. La surface unie du petit lac qui reflétait le ciel bleu étoilé ondulait sous une brise légère descendue des sommets, attirée, on eût dit, par les émanations parfumées de la vallée.
Longtemps Hélène demeura absorbée dans la contemplation de ce tableau féerique d'un clair de lune tropical, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil fût venu clore ses yeux fatigués.
CHAPITRE XV
Les tortues.—La forêt de bambous.—Le pavillon.—Le lotus.—L'échelle.
Son père dormait encore, lorsque Hélène sortit doucement de la caverne, avec la hache et un morceau d'étoffe de soie à la main. La matinée était calme et sereine. Descendue sur la plage, elle aperçut derrière une grosse pierre deux petites tortues, dormant paisiblement sur le banc de sable, que l'eau recouvrait à peine. Hélène s'approcha avec précaution de l'animal qui se trouvait le plus près d'elle; mais au premier mouvement qu'elle fit pour le renverser sur le dos afin de s'en emparer, il plongea subitement dans l'eau. La seconde tortue avait eu le temps de s'y réfugier plus tôt.
Hélène, quelque peu dépitée de sa maladresse, alla chercher une perche pour planter son pavillon. Dans le lointain, près du rivage, on apercevait une forêt formée d'arbres très minces et très élancés, dont quelques-uns atteignaient jusqu'à cinquante pieds de hauteur.
En s'approchant de cette forêt, Hélène vit à sa grande surprise que ces arbres ressemblaient de tout point à la canne en bambou de son père, qu'elle avait vue à la maison. Elle n'eût jamais supposé que le roseau pût atteindre une aussi énorme hauteur. C'est maintenant seulement qu'elle comprit la description d'un voyage en Chine, qu'elle avait lu quelque temps auparavant, et où l'on parlait des forêts vierges de bambous, dans lesquels des fauves guettent leur proie et dont les Chinois, avec une habileté surprenante, fabriquent non seulement du papier, des meubles, et une foule d'autres objets, mais construisent même des maisons, des ponts, des navires.
Dans le même endroit, à côté du bambou, croissait une autre espèce de roseau, plus basse, avec de longues feuilles étroites et de petites fleurs violettes, dans laquelle Hélène reconnut la canne à sucre. Après avoir coupé quelques perches, elle les débarrassa de leurs branches et les porta sur la montagne, d'où se découvrait une large vue sur la mer. Quand elle se trouva en haut, un espoir secret s'insinua dans son cœur, l'espoir d'apercevoir une voile blanche sur l'Océan. Mais en vain dirigeait-elle sa longue-vue sur tous les points de l'horizon, en vain explorait-elle l'espace immense, aussi loin que portait sa vue, nulle part sur la vaste étendue des eaux on ne découvrait la moindre tache. Devant elle s'étalait seule la mer d'un bleu verdâtre, qui se confondait au loin avec la voûte azurée du ciel.