Et elle résolut de suivre son exemple.
Elle pensa à la saison pluvieuse et résolut avant tout de mettre en ordre sa case. Elle en enleva les fruits gâtés et s'achemina vers le cocotier, contre lequel était appuyée l'échelle. Elle fut très chagrine de reconnaître qu'il n'y restait plus beaucoup de fruits. Il ne fallait pas songer à poser l'échelle contre d'autres arbres. Elle savait au prix de quels efforts, et cela encore grâce à l'aide de son père, elle avait réussi à l'appuyer contre ce palmier. Après avoir jeté à bas les dernières noix, Hélène s'en vint cueillir des dattes et des figues. Elle résolut de faire sécher la plupart de ces provisions pour les empêcher de se gâter.
Pendant la cueillette, elle jeta par hasard un regard sur la haute montagne au sommet de laquelle flottait le pavillon bleu. La vue de ce phare, vivant en quelque sorte, ranima l'espoir dans son âme. Une force invisible l'entraînait vers lui: elle n'y tint plus et gravit presque en courant la montagne. D'un œil perçant, elle examina l'horizon lointain. Mais hélas, nulle part elle n'aperçut la moindre tache. Devant elle s'étendait toujours la même plaine d'eau immense et ondoyante… Elle tourna ses yeux vers la montagne opposée où, parmi les cyprès séculaires, reposaient les cendres de son père, et, le cœur gros, redescendit.
Toute la journée elle erra sans but dans la vallée et le bois, ne sachant comment se soustraire au sentiment pénible de son isolement. Tandis qu'elle vaguait ainsi sur le bord du lac, elle ne s'apercevait même pas que les jeunes cygnes s'approchaient tout près d'elle, dans l'attente de leur becquée habituelle. Elle ne put triompher de son chagrin et entreprendre un travail quelconque. Si elle se mettait à coudre, l'ouvrage lui tombait des mains; si elle s'en allait dans la forêt, un désir la prenait de retourner à la caverne. Mais là, chaque coin, chaque caillou éveillait en elle tant de souvenirs, chers autrefois, douloureux maintenant, qu'elle s'en allait de nouveau dans les environs, pour s'oublier un peu, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil et la fatigue l'obligeassent de retourner dans la caverne.
Deux jours elle resta dans cet état douloureux. Le troisième elle n'eut presque pas à quitter la caverne. L'orage avait grondé toute la journée et quoique, vers le soir, la pluie eût cessé, la tempête continuait à gémir. Elle sortit seulement pour cueillir quelques fruits. Cette nuit-là, elle ne put fermer l'œil de longtemps. Les images sereines de sa mère et de ses amies passaient en esprit devant elle. Elle oubliait complètement qu'elle se trouvait dans une île inhabitée et non dans sa patrie lointaine, au milieu de ses proches.
Tout à coup, au milieu des mugissements du vent, un fracas étrange arriva jusqu'à elle. Elle tressaillit et prêta l'oreille. Au loin retentit de nouveau un bruit qui ressemblait à un tonnerre.
«Est-il possible que ce soit un coup de canon? Cela ne se peut pas. C'est une illusion,» murmura-t-elle sans vouloir ajouter foi au témoignage de ses sens.
Mais au bout de quelques instants, retentirent presque simultanément encore deux coups de canon.
«Il n'y a plus de doute, c'est la canonnade.» Cette idée, avec la rapidité de l'éclair, lui traversa l'esprit: c'était évidemment un navire que la tempête avait poussé contre les écueils et qui faisait des signaux de détresse.
Hors d'elle-même, elle s'élança hors de la caverne. La nuit était si sombre, qu'elle distinguait à peine son chemin. Tout essoufflée, elle gravit en courant la montagne et vit, en ce moment précis, au milieu des flots mugissants, briller une lueur. Un coup de canon résonna immédiatement après. D'épaisses ténèbres empêchaient d'apercevoir quoi que ce fût en mer, mais Hélène savait que c'était là un signal de détresse. Elle se souvint que, dans des occasions pareilles, on allumait des feux sur le rivage et le cœur palpitant, elle se mit à ramasser hâtivement des branches sèches, des brindilles et des feuilles. Au bout de quelques instants, au sommet de la montagne, flambait un grand feu; le vent en lançait des étincelles de tous les côtés. Hélène examinait d'un œil perçant la mer, essayant de reconnaître la présence du navire au milieu des flots. Mais ce fut en vain: autour d'elle régnait une obscurité impénétrable. Elle ne pouvait même distinguer le rivage qui se trouvait au pied de la montagne.