Après le danger.—Cendres, soufre et ténèbres.—Les feux Saint-Elme.—Les dauphins.—La mer des Sargasses.—La constellation du Centaure.—Un Océan en feu.
Le lendemain matin, après une journée aussi pleine d'inquiétude, Hélène et son père montèrent tard sur le pont. La matinée était magnifique. Ils s'assirent sur l'arrière du pont et se disposèrent à lire.
—Et pourtant, papa, dit Hélène, je regrette que nous ne voyions pas le Vésuve; il est en éruption maintenant.
—Il n'y a rien à regretter, mon enfant. Dans l'Inde et sur les îles de l'océan Indien il se trouve beaucoup de volcans. Peut-être aurons-nous l'occasion de voir ce phénomène terrible de la nature.
—Et toi, père, as-tu vu déjà une éruption de volcan?
—Oui, j'en ai vu et plus d'une fois. Mais celle que j'ai surtout présente à ma mémoire, c'est l'éruption du Krakatoa.
—Raconte-la-moi, père, je t'en prie.
—Volontiers, mon enfant. Une nuit, comme nous venions de dépasser les îles des Princes, je m'aperçus que la mer autour de nous avait pris une teinte blanchâtre qui bientôt devint complètement laiteuse. Le ciel était presque sans nuages et étincelait d'une quantité innombrable d'étoiles. Mais voilà que, dans la direction du Krakatoa, au nord-est, s'éleva un brouillard blanc et argenté et tout le ciel s'éclaira soudain d'une faible lueur rougeâtre. A l'aube nous aperçûmes, dans le lointain, le Krakatoa. Un énorme nuage noir recouvrait son sommet. Nous prîmes nos longues-vues et nous nous mîmes à observer le volcan. Une heure s'était à peine écoulée que nous vîmes affluer rapidement vers son sommet des nuages innombrables qui s'entassaient les uns sur les autres. Il se préparait là, évidemment, quelque chose d'extraordinaire. En effet nous entendîmes bientôt un bruit sourd et lointain, suivi de fortes détonations et de chocs souterrains. La mer frémit et s'agita en vagues irrégulières, comme une chaudière d'eau bouillonnante, en lançant le navire de tous les côtés. La secousse était si forte, qu'au premier moment, nous crûmes avoir donné contre un écueil. Les matelots s'élancèrent pour carguer les voiles. Cependant les détonations du volcan se changeaient en un tonnerre tellement formidable, que je me vis obligé de transmettre mes ordres à l'aide du porte-voix. A peine les voiles furent-elles repliées que le ciel s'obscurcit entièrement et une nuit complète s'établit, en même temps que nous étions inondés d'une vraie pluie de cendres et de boue liquide, mêlée à des débris de pierre ponce. En très peu de temps, la mer autour de nous et le navire lui-même se couvrirent d'une épaisse couche de cendres, à travers lesquelles il avançait très difficilement. L'air était tellement imprégné de soufre, qu'il devenait difficile de respirer. Mais voilà qu'au milieu de ce tonnerre retentissant éclatèrent plusieurs coups plus formidables que les autres et soudain, des ténèbres si épaisses nous enveloppèrent, qu'il était impossible de distinguer sa propre main: au même moment, à l'extrémité des mâts, brillèrent les feux rougeâtres de Saint-Elme. Ce phénomène imposant dura près d'une heure. Les secousses souterraines et les détonations du volcan continuaient avec la même force, quand tout à coup éclata une explosion si terrible que le navire craqua dans toutes ses jointures et s'arrêta instantanément, comme s'il s'était heurté contre un énorme récif. Un moment plus tard, nous vîmes une vague gigantesque s'élancer avec une rapidité effroyable vers les îles qui apparaissaient au loin. Elle passa au-dessus d'elles, en entraînant tout ce qui vivait à leur surface et toujours avec la même impétuosité s'élança plus loin. Heureusement, le timonier put virer de bord à temps et conjurer ainsi le danger qui nous menaçait. Cependant, les détonations et les secousses devenaient plus faibles, mais les cendres et les pierres continuaient à pleuvoir sur nous. Nous dûmes faire de grands efforts pour sortir de cette espèce de champ flottant qu'elles formaient autour de nous. Mais dans quel état se trouvait notre navire! les ponts et les côtés étaient comme enduits d'une épaisse couche de ciment; les mâts, les agrès et les voiles présentaient le même aspect. Heureusement personne ne fut atteint.
—D'où viennent donc ces feux de Saint-Elme? demanda Hélène.
—Ces jolis feux, répondit le vieux marin, sont dus à un dégagement abondant de l'électricité terrestre attirée par celle des nuages orageux. Le plus souvent ils apparaissent sur les objets terminés en pointe, tels que les extrémités des mâts, les crocs, etc. Mais une fois j'ai eu l'occasion de voir ces points lumineux briller sur les oreilles des chevaux. Cela m'est arrivé pendant mon séjour en France. Je m'en souviens, comme si c'était à présent; je sortais de l'hôtel, pour prendre place dans la diligence qui devait me conduire dans la ville voisine. Au-dessus de nous était suspendu un nuage orageux, noir comme la nuit. Ayant jeté un regard sur les chevaux attelés, j'aperçus, à ma vive surprise, des étincelles sur les extrémités de leurs oreilles. Près de là stationnait un chariot rempli de paille, dont les pointes s'étaient soulevées et paraissaient également enveloppées de flammes. Le fouet même du cocher répandait une lumière éclatante. Au premier moment j'eus peur, croyant que la paille avait pris feu. Mais bientôt le nuage se dispersa et le phénomène disparut.