Durant tout son séjour dans l'île, Hélène n'avait pu encore visiter le bord de la mer, dans la partie opposée de l'île, de l'autre côté de la forêt. Sachant que dans quelques jours devait commencer la saison pluvieuse, pendant laquelle elle ne pourrait plus sortir, elle résolut de se mettre en route le lendemain même.

Le matin, l'enfant se leva de bonne heure; mais à peine avait-elle fait un pas hors de la caverne qu'elle recula, saisie d'horreur. Devant l'entrée même était étendu un gros serpent. Pourtant, en l'examinant plus attentivement, Hélène s'aperçut qu'il avait la tête broyée. Sans doute il avait voulu, la nuit, ramper dans la caverne et «Petit ami» l'avait tué. Elle se souvenait maintenant d'avoir entendu, à travers son sommeil, les grondements de «Petit ami.» Hélène souleva le serpent au bout d'un bâton, le traîna loin de la caverne et l'enfouit dans le sable.

Après avoir donné du fourrage à ses prisonniers et caressé les chevreaux, Hélène prit quelques biscuits et se mit en route, accompagnée de «Petit ami». Au bout de deux heures de marche, elle se trouva devant la «Vallée des chèvres,»—c'est ainsi qu'Hélène avait surnommé la vallée où elle avait aperçu pour la première fois ces animaux. Cette fois elle était déserte. Hélène gravit la montagne opposée. De là se déroulait une large vue sur le pays qui s'étendait à ses pieds. Comme on respirait librement au milieu de cet espace découvert, après la sombre forêt! Au-dessus d'elle brillait un ciel d'un bleu foncé et une brise légère répandait une fraîcheur agréable.

Hélène jeta un regard autour d'elle. En avant, à ses pieds, s'étendait une autre forêt vierge, derrière laquelle s'apercevait dans le lointain le bord de la mer et, plus loin, une immense plaine d'eau. Jamais encore la jeune fille ne s'était aventurée si loin. Pour atteindre le rivage, il fallait traverser une partie de la forêt qui s'étendait au pied de la montagne.

Hélène se dirigea de ce côté. Là elle retrouva la même végétation vierge, dont l'éclatante verdure formait un contraste éclatant avec le feuillage sombre des géants séculaires. Chemin faisant, elle rencontra divers palmiers, des fougères, des bananiers et des mimosas aux feuilles si fines et si élégantes.

Hélène cueillit en passant une fleur de mimosa: mais à peine eut-elle touché cette plante si délicate qu'elle se mit à replier pudiquement ses feuilles et ses pétales. Quelle ne fut pas sa surprise, en s'apercevant que les autres mimosas, même les plus éloignés du premier, avaient, comme s'ils s'étaient concertés, suivi son exemple et l'un après l'autre replié également leurs feuilles. Par la suite, Hélène eut bien des fois l'occasion d'observer comment cette plante sensible dépliait ses feuilles aux premiers rayons du soleil et les repliait vers la nuit.

Hélène marcha longtemps dans la forêt. Le soleil déclinait déjà lorsqu'elle fit halte pour se reposer. Quand elle et «Petit ami» eurent apaisé leur faim, elle regarda autour d'elle, dans l'espoir de rencontrer à proximité un cocotier pour en boire le lait excellent.

En route elle n'avait pas rencontré le moindre petit ruisseau. A une cinquantaine de pas d'elle se trouvait un groupe de cocotiers, mais, à son grand chagrin, les fruits en étaient suspendus trop haut. Elle était déjà sur le point de s'éloigner, lorsque son attention fut attirée par plusieurs beaux arbres dont les cimes étaient ornées de grandes feuilles de deux toises de long disposées en forme d'éventail. Hélène examinait curieusement ce bel arbre, en essayant de se rappeler où elle en avait vu le dessin.

«L'arbre des voyageurs!» s'écria presque, dans sa joie, la jeune fille, en se souvenant que sur le navire encore elle avait lu à son père une description de cette espèce. Sachant que dans les grandes feuilles enroulées de cet arbre merveilleux s'accumule jour par jour une eau excellente, qui plus d'une fois avait apaisé la soif des voyageurs, Hélène se mit à la recherche d'un ustensile quelconque. Auprès d'elle, gisaient plusieurs noix de coco, brisées et à moitié pourries. Elle ramassa un débris de coquille, le vida soigneusement, et la tasse se trouva prête. Puis elle coupa une perche fine, en amincit le bout et, posant la tasse contre l'arbre, perça à la base le pétiole d'une feuille. Un jet d'eau pur et limpide jaillit d'en haut et fit déborder la tasse. Hélène colla avidement ses lèvres à la coquille et but avec délice de cette eau claire comme du cristal. Il semblait que ces feuilles énormes avec leurs longs pétioles servaient de filtre à ce réservoir créé par la nature. Ayant apaisé sa soif, Hélène donna à boire à «Petit ami» et se remit en marche.

Lorsqu'elle eut enfin atteint le bord de la mer, le jour baissait déjà. Des arbres gigantesques encadraient sur une très grande étendue ce rivage pittoresque. Mais la mer était toujours le même désert immense se confondant à l'horizon avec le ciel bleu. Hélène longea le rivage dans l'espoir de doubler un petit promontoire qu'on apercevait là-bas. Mais lorsque, après une heure de marche, elle l'eut atteint, elle vit que, derrière le cap, le rivage s'étendait très au loin vers la droite. Aller de l'avant, et revenir à la maison par le côté opposé à celui qu'elle avait pris en partant, c'était chose impossible en un seul jour. Il en aurait fallu au moins deux.