— Adieu !

— Au revoir ! »

Je vous raconte tout cela d’un seul trait ; mais vous supposez bien qu’il ne m’a pas tout dit à la première séance. Il ne fallut qu’un moment pour rompre la glace, mais le flot des histoires, des souvenirs et des confidences mit plusieurs mois à s’épancher. Nous étions bien heureux, lui d’ouvrir son cœur à quelqu’un, moi de trouver un ami qui m’admettait ainsi dans sa famille.

Il y a, même dans l’amitié, des barrières qui ne tombent pas aisément. Par exemple on prétend que nous sommes tous égaux au collége. Eh bien ! quand je faisais mes études au collége de Schlestadt, j’étais lié comme un frère avec le fils aîné du sous-préfet. Nous partagions nos confitures et nos billes ; ce que je possédais était à lui, et réciproquement. Mais quand nous sortions le dimanche, quand il allait, lui à la sous-préfecture, et moi chez mon oncle le boulanger Felrath, c’est à peine s’il me reconnaissait dans la rue. Il me disait bonjour de loin, comme s’il avait eu honte de s’avouer mon copain. Si son père lui avait demandé : Quel est ce garçon-là ? il eût peut-être répondu en rougissant : Rien ; un élève du collége ! Ainsi nous mettions tout en commun, excepté nos parents. Pourquoi ? Parce qu’il croyait être plus que moi hors de la classe. Un sous-préfet, chez nous, c’est presque un noble, et le papa Brunner n’était qu’un simple vigneron. Il est vrai que nous avions trente et quelque mille francs de rente, et que l’autre, chargé de famille, ne possédait que sa place. N’importe, on aurait craint de déroger en m’offrant une assiettée de soupe dans la maison banale du sous-préfet.

C’est un peu la même chanson dans l’armée, quoique l’égalité soit la base de toutes nos lois. On a couché sous la même tente, on a bu dans le même verre, on a risqué sa peau l’un pour l’autre, on s’estime, on s’aime, on se tutoie, on est frères, frères d’armes ; mais je ne connaîtrai jamais ni la mère, ni la sœur, ni la femme de mon frère, si une malheureuse particule de hasard vient se jeter entre nous. Les révolutions ont dérangé bien des choses ; elles n’ont pas touché à cette bêtise-là. J’ai connu très-intimement plus de vingt fils de famille ; j’en ai même sauvé un qui s’était exposé à des risques sérieux. Je suis sûr que ce garçon-là se ferait massacrer plutôt que de laisser dire un seul mot contre moi. Quand nous nous rencontrons dans Paris, il se jette à mon cou, il me traîne au café, il veut que je dîne avec lui dans les restaurants les plus dorés ; mais il ne m’a jamais présenté à sa femme, et je ne sais pas même l’adresse de son ménage. Est-ce vrai ce que je dis ? Alors vous comprendrez pourquoi le pauvre Gardelux me devint plus cher en trois mois qu’un ami de dixième année. Ce qu’il faisait n’était que juste, car enfin j’oubliais avec lui l’inégalité de nos grades, et le grade est une affaire autrement méritée que le nom ; mais je lui savais gré d’avoir le sens commun, attendu la rareté de la chose.

Nous voilà donc intimes, ou, pour mieux dire, ne faisant qu’un. Il aurait fallu se lever matin pour nous rencontrer l’un sans l’autre. Je savais toutes ses idées, il connaissait toute mon histoire, qui n’a jamais été bien compliquée, Dieu merci ! Nous regardions ensemble le petit portrait de sa sœur, et nous disions Hélène tout court en parlant d’elle. Il s’était mis à me faire un croquis de mémoire, d’après Mme de Gardelux, pour que toute la famille me fût présentée dans les formes. Nous passions des journées à raisonner sur la froideur de la comtesse, sur la gentillesse de la petite sœur. Ces souvenirs mêlés de bien et de mal épanouissaient cette pauvre âme ; ils me faisaient plaisir aussi : quand vous vous trouverez au milieu du désert, devant ces dunes de sable qui ondulent à perte de vue, vous ne serez pas exigeants en matière de conversation. Tout ce qui parlera de la France sera roman pour vous. Rien qu’au nom du pays, on se lèche les lèvres ; c’est si bon !

Je ne me lassais pas d’entendre mon ami rabâcher ses misères, ni lui de me les raconter. Il avait dans une cassette quelques gants, quelques fleurs séchées, quelques menus chiffons, vrai bagage d’amoureux, et les quatre ou cinq lettres que sa sœur lui avait écrites depuis leur séparation. C’est bien creux, la correspondance d’une petite fille de quinze ans, mais ça ne manque pas d’un certain goût de fruit vert qui vous pénètre. Ces pattes de mouche me trottinaient longtemps devant les yeux ; je ruminais en m’endormant ces phrases à moitié faites et jamais ponctuées ; le parfum vague du papier me revenait après un jour ou deux.

Quand Léopold se lamentait de cette correspondance si gentiment commencée et sitôt interrompue, je le trouvais injuste, je défendais Hélène, j’énumérais les mille occupations qui dévorent la vie de Paris. Écris, toi, lui disais-je, puisque tu as vingt-quatre heures de loisir dans ta journée. Raconte-lui ta vie, tes promenades, tes plaisirs, tes amitiés, tes ennuis. Alors, qui sait ? elle s’intéressera peut-être aux cent cinquante mille palmiers de Biskra, et nous aurons une réponse. »

Il en vint à me faire lire les lettres qu’il expédiait là-bas. Tous les huit jours, sans faute, il en écrivait deux. Quel cœur ! et quel style ! Surtout avec sa sœur ; il était plus à l’aise, il entrait dans plus de détails. Quand je me trouvais là par hasard, je lui suggérais des raisonnements, je lui poussais des idées, je collaborais. Il mit un jour sous enveloppe une aquarelle où j’avais peint l’intérieur de sa chambre, et nous deux fumant, nos chibouques nez à nez. Ce fut moi qui cachetai la lettre, et même, en allumant la cire, je remarquai que ma main tremblait. Voyez-vous la vanité des artistes ! Les peintres doivent éprouver cette émotion-là quand un de leurs tableaux part pour le Salon.

Depuis tantôt cinq mois, nous vivions de la même vie, et je le connaissais si bien qu’il me semblait impossible de découvrir en lui rien de nouveau. Il me gardait pourtant une surprise. Je tombai de mon haut quand il me dit en sortant du cercle :