« Tu ne sais pas que je rimaille énormément toutes les nuits ? J’ai toujours peur de te disloquer la mâchoire, sans quoi je te régalerais de mes œuvres complètes. Il y en a de quoi faire au moins deux volumes chez moi. »
On devinait fort bien, sous ce mépris apparent de ses œuvres, un attachement profond et même une sorte d’anxiété. Je le suivis jusqu’à sa maison, et j’insistai pour qu’il me prêtât le premier volume.
« Quel volume ? reprit-il avec un sourire forcé. Je t’ai dit deux cartons bourrés de paperasses. En voici un, prends-le si tu veux, et allumes-en ta pipe aussitôt que l’ennui te gagnera. Ou plutôt… étends-toi là, sur la peau de lion, que je te lise une page ou deux… Non ! tu t’endormirais. Tiens, mon vieux, et sauve-toi vite, je serais homme à courir après toi… »
Je m’enfuis comme un voleur, et je lus, sans m’arrêter, trois cents pages embrouillées, raturées et quelquefois illisibles. Jamais je n’avais fait une telle consommation de poésie, même dans les belles éditions d’Hugo, de Lamartine ou de Musset ; mais l’amitié est capable de tous les miracles. Du reste ils étaient bien, ses vers. La famille a eu tort de ne pas les imprimer, il y en avait de sublimes ; peut-être un peu d’obscurité dans les pièces philosophiques comme le Doute, Où vais-je ? Au premier qui porta la croix. Les descriptions du désert étaient étincelantes ; les scènes de la vie arabe vivaient et remuaient. Dans la Fantasia, on entendait positivement parler la poudre ; la Diffa du grand chef était traitée aussi grassement qu’une page de Rabelais. Et quelle abondance de cœur dans les pièces : A ma mère, Quand j’étais tout petit, Tu m’aimeras ! Mais la fleur du panier, c’était encore une demi-douzaine de petites idylles, rêveries, caresses rimées à l’intention de la jeune personne qui va se marier demain. Hélène, Beaux jours, Notre petit jardin, Fratri futuro, sont autant de petits chefs-d’œuvre que j’ai lus et relus à travers mes larmes. Quand j’eus vidé le carton, je retournai chez Léopold, quitte à le réveiller ; je voulais le second volume. Je ne l’éveillai point, car il ne dormait pas. Un poëte inédit est sur le gril quand il sait qu’on le lit et qu’on le juge. Ma foi ? j’avais jugé, et je lui dis carrément : Tu es un homme de génie ! Je crois que ça lui fit plaisir ; il se mit à me déclamer le tome deux, lui-même. Celui-là me parut encore plus beau, car Léopold lisait à ravir. Et jugez si je fus content de voir que la dernière pièce, un vrai chef-d’œuvre, était adressée en toutes lettres à son ami Karl Brunner ! Si jamais je remets la main dessus, je la ferai graver en or, sur le marbre ; mais la famille a tout gardé, et probablement tout brûlé. C’était son droit : elle héritait.
Toute la nuit fut prise par la lecture, et quand l’aube parut, nous avions plus envie de respirer le grand air que de nous mettre au lit. Toute cette poésie fermentait dans ma tête ; j’aurais rimé moi-même pour un rien ; il n’aurait pas fallu m’en défier.
« Écoute, dis-je à Léopold, tu t’es emparé de moi depuis hier soir, tu m’appartiens pour la journée : chacun son tour. On va nous seller deux chevaux, et nous pousserons une reconnaissance en plaine. Je veux voir si les premiers rayons du soleil sont aussi doux que les premiers rayons de la gloire. Nous reviendrons ensemble prendre un bain et déjeuner à ma pension, puis tu t’en iras faire la sieste aux trois palmiers tandis que j’organiserai ma petite fête pour ce soir. Je veux que le Champagne baptise solennellement le grand poëte de Biskra ! » Le pauvre enfant riait de mon enthousiasme, mais au fond il avait la tête aussi montée que moi.
Mon programme fut suivi de point en point. Dans la journée, je recrutai dix camarades pour faire une tablée complète. Une vieille Espagnole, célèbre par sa cuisine et par sa complaisance, nous prêtait sa maison et poivrait le fricot. Je fis dévaliser par mon soldat tous les marchands de vin et de goutte qui empoisonnent l’oasis, et j’invitai les danseuses les moins tannées de la célèbre tribu. Un mois de ma solde y resta, mais tant pis ! Il fallait que la fête de l’amitié fît époque dans l’histoire.
Nous étions dans les premiers jours du rhamadan, ce carême mi-parti de jeûnes et de ripailles ; mais je réponds que ce soir-là les cheiks les plus magnifiques ne s’en donnèrent pas autant que nous. De cinq heures à neuf, on but et l’on mangea comme si dans chaque estomac l’absinthe avait creusé un gouffre. Enfin le punch fit son entrée, on alluma le bol, on éteignit les lampes et les bougies, la mère Méného remplit les douze verres et me dit en son patois :
« Señor, las niñas estan aqui. »
— Attends ! lui dis-je, j’ai d’abord un toast à porter. « Messieurs, le turco vient d’achever une grande œuvre. Laquelle ? Vous le saurez plus tard ; mais vous pouvez me croire sur parole, quand je vous jure que la gloire est au bout. A la santé du turco, notre excellent camarade ! A sa gloire ! à l’immortalité qui l’attend ! »