Mes convives étaient tellement échauffés que ce discours ne parut emphatique à personne. Un généreux hourrah me répondit, on rapprocha les verres, et si vigoureusement que l’un des douze se rompit ; c’était le verre du turco. Je vois encore le pied de coupe entre ses longs doigts maigres, et sa pauvre figure éclairée par la flamme livide du punch.
Au même instant, la porte s’ouvrit, et Roland, des zéphyrs, montra sa tête.
« Allons, messieurs, dit-il, le rassemblement va sonner ; on monte à cheval. »
Un tumulte de questions lui répondit. « Quoi ? comment ? où va-t-on ? à quel propos ? C’est une farce. »
Il nous apprit que les Beni-Yala s’étaient révoltés dans l’Aurès, qu’on avait refusé l’impôt, que trois spahis avaient été tués par trahison, et un convoi pillé. Peut-être était-ce un accident sans suite, une simple ébullition de fanatisme au début du rhamadan ; mais on voulait couper le mal à sa source et punir les révoltés sans leur laisser le temps de s’organiser. L’ordre du général était formel ; on partait dans une heure.
C’était donc vrai ! Nous allions faire un bout de campagne ! La surprise et la joie nous dégrisèrent tous à moitié. On se félicitait, on se serrait les mains ; les bougies se rallumèrent, chacun se rajusta, Roland vida un verre au hasard, et chacun tira de son côté.
« Viens donc, » criai-je au turco, qui restait cloué sur sa chaise et toujours pâle.
Dès ce moment, je courus à mes affaires et je n’eus pas une minute pour m’occuper de lui.
Toute la ville était en mouvement, et sans bruit, ce qui doublait l’originalité du tableau. Les soldats couraient, les Arabes traînaient leurs chameaux ou leurs ânes, les ordonnances passaient avec les mulets de réquisition. Je ne fis qu’un bond jusqu’à mon gîte, où mon soldat, le fidèle Baudin, tirait déjà les malles au milieu de la chambre. Les paquets faits, les cantines bourrées, les bagages liés sur le dos du mulet, le tranchant de mon sabre vérifié, mon revolver amorcé, ma ceinture serrée et mes guêtres bouclées, j’avais vieilli d’une heure sans remarquer la fuite du temps. Avez-vous remarqué que l’horloge double le pas quand nous sortons d’un bon dîner ? Ce n’est pourtant pas elle qui a bu.
Nous étions huit cents hommes sur pied dans la cour du fort. Dix coups de langue indiquèrent discrètement dix heures ; le silence n’était troublé de temps à autre que par le piétinement d’un mulet ou le hennissement d’un cheval. L’appel se fit à voix basse, à la lumière d’un falot. Que de précautions pour surprendre les Arabes, qu’on ne surprend jamais, car ils ont toujours des espions chez nous !