Je me rends à mon poste, auprès du général. Il était à cheval au milieu de la cour, la cravache en main, le cigare à la bouche, aussi calme d’ailleurs que s’il allait au bois de Boulogne faire le tour du lac. Il reçoit le billet constatant l’effectif de sa troupe ; il dicte un ordre que les adjudants écrivent sous sa dictée et que les capitaines vont lire à leurs compagnies, groupées en cercle. Vous connaissez ce refrain patriotique : « Soldats, des rebelles sur pied, vos camarades égorgés et trahis, la domination française menacée, l’honneur du drapeau à défendre ! Votre général est fier de vous commander, et la patrie compte sur vous ! »

C’est toujours le même air et les mêmes paroles ; mais comme l’air est juste et le discours fondé, l’effet n’a pas raté une fois depuis que la France est France.

Les soldats ont empoché l’allocution en plein cœur : s’ils ne répondent point par des cris, c’est que la discipline s’y oppose ; mais le murmure qui circule dans les rangs prouve assez qu’on n’a pas parlé à des sourds. On ajuste définitivement les courroies, on serre les sangles, le fantassin jette son fusil sur l’épaule, et l’on fait un à-droite.

Je vous ai dit que notre colonne se composait d’environ huit cents hommes ; on en laissait au plus quatre cents à Biskra. Nous avions deux compagnies du centre, une de tirailleurs et une de zéphyrs ; cent hommes de cavalerie, tant chasseurs que spahis, quarante d’artillerie et du train, et cent cinquante des goums. Le général marchait avec l’avant-garde ; il avait jeté son cigare pour le bon exemple, car dans les marches de nuit on défend également le bruit et le feu. Je me tenais à la disposition du chef, et le turco n’était pas loin ; c’était justement sa compagnie qui avait fourni l’avant-garde.

Chemin faisant, je m’approchai de lui. « Eh bien ! lui dis-je, nous y voilà. Tu es content, j’espère ?

— Oui, c’est un dénoûment comme un autre. J’aime mieux en finir d’un coup.

— En finir ! es tu fou ? C’est ta carrière de soldat qui commence, en attendant les autres succès.

— Je veux bien ; tu me connais : je ne suis pas un homme à pressentiments ; mais cet ordre de départ est arrivé dans des circonstances stupides. Tu parlais d’immortalité, et moi je pensais à la mort.

— C’est bien spirituel ! Et moi, je te prédis que tu seras superbe au feu et que tu reviendras couvert de gloire. Qui sait d’ailleurs si nous aurons affaire à l’ennemi ? Ces révoltes du rhamadan sont des feux de paille ; on se dérange pour les éteindre, et l’on n’en trouve plus que la cendre.

— Comme tu voudras.