— Mais secoue-toi donc, sacrebleu ! Qui est-ce qui m’a bâti un soldat de ton espèce ?

— Cela va mieux, merci. J’étais encore un peu sous l’influence des lettres que j’ai écrites.

— Moi, je n’en écris qu’une dans ces occasions-là. Je dis : « Maman Brunner, nous partons en campagne. On ne sait pas combien ça va durer, tu seras peut-être trois mois sans nouvelles ; mais ne t’inquiète pas, je te donne ma parole d’honneur qu’il ne m’arrivera rien. »

— Moi, dit-il, j’ai laissé un testament en quatre lignes et deux lettres que tu porteras toi-même, entends-tu bien, l’une à ma mère, l’autre à notre petite Hélène. »

II

Vous savez tous, ou presque tous, ce que c’est qu’une marche de nuit en pays inconnu. Ce n’est ni gai ni pittoresque. La colonne se déroule comme un ruban noirâtre sur fond noir. Les belles couleurs des uniformes sont éteintes ; tous les joyeux bruits de la guerre ont fait place à une espèce de silence murmurant à travers lequel on distingue le pas des hommes et la vibration discrète du fer. Un caillou qui dégringole, un pied qui butte, un juron étouffé, voilà les incidents de la route. On ressemble à des moines en procession plutôt qu’à des héros en campagne. Et si la pensée de la mort vient vous traverser la cervelle, vous êtes tout porté à l’envisager en moine. J’ai lu, je ne sais où, que si les batailles se donnaient à minuit, les braves seraient plus rares. C’est un peu vrai, non pas que le courage ait sa source dans la vanité, mais l’homme n’est tout lui que s’il est en possession de tous ses sens. Le moral le mieux trempé ne suffit point. Pour aller galamment au danger, il faut pas mal de choses. C’est dans la plénitude de la vie que l’homme est le mieux disposé à sacrifier sa vie ; c’est au grand jour que nous fonçons gaiement sur les canons, les baïonnettes et tous les aimables engins qui servent à nous ôter le jour.

Or il était onze heures du soir, la lune s’était couchée avec les poules, et les étoiles ne servaient qu’à souligner l’épaisseur affreuse de la nuit. Je me laissai donc envahir par les idées du bon turco, et je me mis à casser une croûte de mélancolie sur le pouce, tout en marchant auprès de lui. Dans ces montagnes invisibles dont chaque pas nous rapprochait, il y avait des fusils chargés à balle ; on pouvait parier à coup sûr que notre colonne ne reviendrait pas au complet. Pour qui les mauvais numéros de cette loterie ? Pour Léopold ? pour moi ? pour tous les deux ? Les gaillards qui ont la foi sont plus heureux que les autres : ils se figurent qu’une prière fait dévier le projectile ! Mais le collége nous ôte un peu cet élément de consolation.

Je ne vous dirai pas que la peur me prit ; c’était ma neuvième campagne. Cependant je me mis à songer à mille choses anciennes et chères que je n’étais pas sûr de revoir ici-bas. Je vis maman Brunner avec ses lunettes d’argent, le tricot dans les mains, le coude sur la fenêtre ; et la vieille maison peinte en rouge, et le chiffre 1640 écrit sur la clef de voûte, et l’auberge des Trois-Rois qui fait face, et l’église, et la belle salle de l’hôtel de ville, et le puits du XVIe siècle, et le pharmacien de la place, celui qui a une si jolie fille et des bahuts si merveilleux. Je revis la gloriette de notre vigne, et les vendanges de 58, les dernières que j’aie faites avec Gretchen, c’est-à-dire Marguerite Moser, ma cousine de Barr, qui était encore une vraie gamine. Bref, ma coquine de mémoire m’en rappela tant et tant que je me sentis devenir tout bête ; j’avais le cœur comme affadi. J’aurais donné cent sous pour entendre le premier coup de fusil des sentinelles arabes, parce qu’alors on sait ce qui vous reste à faire, et l’on n’a plus le temps de se tracasser pour des riens.

A minuit, le général commanda une demi-heure de halte pour attendre les traînards et rajuster sur les hommes et les bêtes ce que la marche avait dérangé. J’expédiai mon service en deux temps, et je me mis à la recherche de Léopold. Il était un peu à l’écart, seul avec son soldat qui lui vidait un bidon sur la tête.

« Ah ! petit maître ! lui dis-je, tu fais toilette pour l’ennemi ! »