Il répondit en s’ébrouant comme un canard :
« Tu n’y es pas ! La coquetterie est étrangère à l’événement ; c’est ma santé que je soigne. Tous tes satanés vins m’ont donné une migraine qui me fend le crâne, et comme il faudra bientôt ouvrir l’œil… Du reste il me semble que ça va mieux. »
Ce malheureux festin, je l’avais non-seulement cuvé, mais oublié : je le croyais à six mois de nous, et nous n’en étions qu’à trois heures. Il me vint un remords d’avoir presque grisé un innocent qui n’était pas de notre force. Si la tête ou les jambes allaient lui manquer par ma faute ! Mais cette ablution lui fit du bien, et à moi aussi.
Vers deux heures, nous arrivions aux pentes de l’Aurès. Une gorge s’ouvrit devant nous ; c’est la première porte de l’ennemi : elle n’était gardée que par cinq ou six blocs de construction romaine. Le général se pique un peu d’archéologie, comme tant d’autres : il avait visité ces grandes ruines ; mais il ne savait plus si, du pied de la montagne, on pouvait voir les villages des Beni-Yala. Vous comprenez ? La question était de connaître au plus tôt si l’ennemi nous attendait, s’il avait eu soin de se garder, s’il y avait des feux allumés dans la tribu. Un guide arabe montrait du doigt une cime parfaitement invisible et disait : Les villages sont là, ils dorment. Un spahi des Beni-Yacoub jurait son grand juron que les villages étaient cachés derrière deux collines, et qu’on ne verrait pas avant une heure si leurs feux étaient allumés ou éteints.
Pour plus de sûreté, le général fit faire un deuxième repos. Ah ! nous ne sommes plus dans cette belle Europe, où les armées voyagent en chemin de fer et viennent se piocher à la gare ! Les lenteurs sont inévitables : excusez celles de mon récit. Les hommes chargent leurs fusils, on serre les jambières, et à deux heures et demie, en route ! On pique une tête dans l’inconnu.
Un torrent coule au fond du ravin : nous prenons le torrent, c’est-à-dire que nous le remontons au petit pas, dans un sentier tracé par les mulets arabes. A chaque instant, il faut passer d’une rive sur l’autre : le chemin est dessiné en lacet. On se mouille les pieds, on glisse, on se ramasse, mais personne ne s’arrête : le fouet pousse les bêtes, le devoir fouette les hommes, et nous allons devant nous pendant une bonne heure, bouche cousue, l’œil au guet, le nez au vent. Paf ! un éclair brille sur notre droite, la détonation suit, et un cri formidable répond. C’est un turco de l’avant-garde, le grand nègre qui tout à l’heure bassinait la tête de Léopold. Il a l’épaule fracassée, et il hurle comme un million de chacals. Le général pousse au blessé, je le suis, tandis que vingt hommes, la baïonnette en avant, battent tous les buissons du voisinage. Pas plus d’Arabes que sur la main, c’est l’ordinaire ; mais en revanche le premier qui met le pied sur le plateau nous montre à l’horizon trois villages éclairés comme pour un bal. L’ennemi se gardait à merveille, et c’était nous qui étions surpris.
« Halte ! dit le général. Mes enfants, nous n’avons plus besoin de mettre des mitaines. Puisque nous sommes attendus là-bas, il n’y a plus qu’une précaution à prendre : c’est d’y arriver tous, et aussi frais que possible. » Il fait cerner la masse de rochers où nous étions, développe une compagnie en tirailleurs, trois par trois, pour éviter les surprises, et dit au reste de la troupe : « Reposez-vous, séchez-vous, réchauffez-vous, faites le café, fumez vos pipes ou vos cigares, débâtez vos mulets, donnez-leur à manger, dormez si bon vous semble, mais que tout le monde soit prêt à sept heures du matin ! » Un vrai brave homme, ce général, et magnifique au feu ! mais on lui a fendu l’oreille en 65. Il faut bien que les vieux laissent passer les jeunes, qui ne les valent pas toujours.
Lorsque j’eus surveillé l’exécution des ordres, rendu mes comptes au vieux chef et trempé la moitié d’un biscuit dans le café, il était plus de six heures, et il faisait grand jour. Je revins au blessé, qui continuait à geindre, quoique Marcou, notre aide-major, l’eût pansé dans la perfection. Je le fis mettre sur un cacolet, et je le renvoyai à Biskra, en compagnie de trois fiévreux et d’un mulet qui avait laissé un demi-quart de sa peau dans le ravin. Bon voyage !
J’en étais là quand je vois Léopold accourir à toutes jambes. Il voulait dire adieu à son pauvre Bel-Hadj et lui glisser quelques louis dans une poignée de main. Il me parut fièrement ragaillardi, le jeune homme. Était-ce le sommeil, était-ce le café qui l’avait rendu à lui-même ? Jamais vous n’avez vu soldat plus fier et plus dispos au danger. Il marchait d’un pas relevé, ses yeux brillaient, ses narines palpitaient.
« Eh bien ! lui dis-je, la migraine ?