— A tous les diables ! De ma vie je ne me suis porté comme aujourd’hui.
— Tu me rappelles un vieux soldat qui traitait toutes les maladies par… devine !
— Par la poudre ?
— Bravo !
— Oui, c’est un beau remède, et je veux l’ordonner à tous les cœurs malades. La poésie ne vous guérit pas, elle vous acoquine tout doucement à vos maux ; c’est un pacte avec la douleur, un lit de roses où le blessé se couche en disant au public : Viens me plaindre ! La prière a, dit-on, des effets infaillibles ; mais pour prier il faut croire, et ne pas croire à demi, comme notre génération hésitante et troublée. Non, je n’ai pas la foi assez robuste pour me consoler avec Dieu. Il faudrait imposer silence aux objections de mon esprit, supprimer le meilleur de mon être, immoler la moitié qui pense à la moitié qui pleure. Ami, vive la guerre et ses consolations vaillantes ! Le danger souffle dans la vie comme le vent du nord dans le ciel : âpre et pur, et balayant tous les nuages ! »
Il y avait un peu d’emphase dans tout cela ; je crois pourtant que vous auriez trouvé du plaisir à l’entendre. Il sautait brusquement d’une idée à une autre, comme un poulain qui a cassé sa longe.
« Sais-tu bien, me dit-il, que sans la guerre notre métier serait idiot ?
— Parbleu ! fis-je à mon tour ; mais tu oublies que sans la guerre on n’aurait jamais eu l’idée d’inventer les soldats.
Il comprit qu’il avait lâché une bêtise, mais il n’était pas homme à se laisser démonter.
« Quoi ! dit-il, tu ne sens donc pas que nous serions les plus malheureux et les plus ridicules des hommes sans ce quart d’heure divin ? Se promener sans rien faire au milieu des peuples qui travaillent, porter des armes, c’est-à-dire des instruments de destruction, dans une société où chacun s’ingénie à produire ! Entendre dire tous les ans, dans toutes les discussions de la chambre, que nous sommes un objet de luxe et qu’on pourrait gratter quelques millions sur notre pain ! Obéir passivement à nos chefs, lorsque les baïonnettes de la garde nationale ont la fatuité de se croire intelligentes ! La dernière fois que j’ai dîné avec mon pauvre père, il s’est encore un peu moqué de nous en disant que la vie militaire est résumée en deux mots, se brosser et attendre : attendre les galons, attendre l’épaulette, attendre le ruban, attendre l’ancienneté, attendre le choix des supérieurs et les bontés de monsieur et madame la maréchale, attendre les boulets et les balles cylindro-coniques, et lorsqu’on n’en peut plus, après trente ans de ce métier, attendre la retraite pour aller planter ses choux et finir par où l’on aurait dû commencer !