— Oui, répondis-je ; mais il y a un jour qui rachète les ennuis, les misères et les petitesses de cette vie, c’est lorsqu’au lieu de se brosser soi-même, on brosse l’ennemi, lorsqu’au lieu d’attendre la gloire, on y court à travers mille morts. Ce jour-là, mon cher père, le soldat que vous raillez devient l’égal des dieux !

J’avais raison, Brunner, je devinais l’heure qui va sonner ! »

Pauvre petit turco ! Il était de si bonne foi dans son enthousiasme, ces bouffées partaient d’un cœur si chaud, que je ne savais point le contredire. Il désarmait la critique ; je le trouvais terriblement jeune, et pourtant j’étais ému. Il y a des moments où un mauvais calembour, usé jusqu’à la corde, devient quelque chose de respectable. Cependant je ne pus m’empêcher de lui dire qu’un soldat courant au pas de charge n’est pas encore tout à fait l’égal des dieux. On ne trouverait pas un olympe assez grand pour y loger tant de monde. Nous sommes les égaux de neuf ou dix millions de braves gens qui sont allés au feu pour leur pays depuis que la France est France, rien de plus.

Vous croyez que Léopold accepta la rectification ? Lui ? jamais. Il soutint ferme comme fer que nous étions des dieux de la première volée.

« Car enfin, disait-il, être dieu, c’est servir les hommes sans qu’ils le sachent, sans se montrer à eux, sans en attendre aucune récompense, et voilà justement ce que nous allons faire ce matin. La France nous voit-elle ? sait-elle seulement que Charles Brunner et Léopold de Gardelux se promènent en son honneur dans les gorges de l’Aurès ? A supposer qu’elle l’apprenne un jour, peut-elle nous donner l’équivalent de ce que nous risquons pour elle ? Je l’en défie ! Eh bien ! nous allons nous battre pour ses beaux yeux comme les paladins ne l’ont pas fait souvent pour leurs maîtresses. Il est sept heures moins dix ; la patrie se réveille en s’étirant les bras. Les paysans vont à leur charrue et les maçons se dirigent vers le chantier, mais ma mère, ma sœur et toutes les jolies femmes de Paris ont encore le nez dans la plume ; tous les messieurs du club et pas mal de boutiquiers reposent entre leurs draps. Sur trente-six ou trente-sept millions d’individus qui peuplent cette bonne France, il n’y en a peut-être pas deux qui penseront à nous dans la journée, et nous, mon vieux Brunner, nous allons nous faire casser les os pour prouver que ce peuple est grand, puissant et invincible, pour que le territoire et le nom des Français soient un objet de crainte et de respect universel, pour qu’aucun homme d’aucun pays ne passe auprès de ce chiffon tricolore sans mettre chapeau bas ! Dis maintenant que nous ne sommes pas des dieux, grosse bête ! »

Je sentais que les nerfs étaient pour quelque chose dans ce débordement de gaieté, mais je n’eus garde de le lui dire. La gaieté, même exagérée, est une bonne entrée de jeu dans ces sortes d’affaires. Chez un vieux soldat, le courage a le droit d’être calme et même triste ; j’aime mieux qu’il soit un peu fou chez les bambins de vingt ans.

« Allons ! lui dis-je, j’ai affaire auprès du général, tu es encore d’avant-garde ; va retrouver tes hommes ; je te donne rendez-vous là-haut, au premier village des Arabes. A ce soir, enfant !

— Là-haut, répondit-il en montrant les villages, l’enfant se taillera une robe virile à coups de sabre dans les burnous de l’ennemi. »

Toujours un peu de rhétorique : que voulez-vous ? Les héros d’Aboukir et de Marengo étaient presque aussi ridicules que lui.

La colonne se mit en marche à sept heures avec toutes les précautions d’usage. Le général nous ordonna d’éviter le torrent et de suivre les bas côtés de la vallée, qui allait s’élargissant devant nous. D’heure en heure, on faisait halte pour relever les tirailleurs et les flanqueurs. Cet exercice monotone et fatigant se prolongea jusqu’à midi. Vous avouerai-je que mes yeux se fermaient par moment ? Il y avait quarante-huit heures que je n’avais dormi, et cette nuit de marche était tombée mal à propos sur une nuit de poésie. Le soleil me tapait lourdement sur la tête : il est Arabe au fond du cœur, ce vieux scélérat de soleil. Nos hommes s’épongeaient la figure avec leurs manches sans ralentir le pas : ils allaient au feu de bon appétit, comme toujours, mais ils auraient préféré y être tout portés. Pas le moindre bout de chanson dans les rangs ; un silence à couper au couteau. Les Arabes, de leur côté, se recueillaient. Leurs trois villages qui disparaissaient et reparaissaient tour à tour, selon les mouvements du terrain, ne donnaient pas signe de vie. Le général usait sa lorgnette sans découvrir un burnous. Tout à coup il s’arrête et me dit :