« Brunner, je crois que nous y sommes. Que personne ne bouge : je vais voir. »

Là-dessus il nous brûle la politesse et se jette, sans autre escorte que son clairon, dans un petit bois de chênes-liéges. Ce boqueteau couronnait la pente que nous étions en train de gravir. Nous restons à mi-côte, ne voyant rien du tout, mais parfaitement cachés nous-mêmes. Dix minutes après, quelques coups de fusil détachés, puis une assez jolie pétarade nous prouvent que le bonhomme a bien pronostiqué. Nos goums et nos spahis étaient aux prises avec l’ennemi.

Le général ne tarda guère à redescendre. Il avait l’œil brillant et les pommettes rouges ; je me dis : tout va bien. Il ordonne de former les faisceaux et de faire la soupe. On se repose, on cuisine et l’on mange au bruit d’une fusillade bien fournie. Nos grand’gardes n’eurent pas le temps de s’ennuyer pendant que nous déjeunions à leur santé. Je vide une gamelle empruntée à l’ordinaire des fantassins, et la soupe me réveille un peu. Vous savez que le sommeil remplace les aliments ; j’ai constaté souvent que la réciproque est vraie. Tandis que le général fait rassembler les bagages, les sacs et les bêtes qui resteront sous la garde d’une compagnie, je grimpe sur la hauteur, et je me paye un aperçu de notre champ de bataille. Les trois villages sont en face, échelonnés l’un derrière l’autre. Le premier seul est défendu par une espèce de fortification passagère : un simple abatis d’oliviers. Quand nous aurons pris celui-là, les deux autres seront à nous. Nous avons à descendre une rampe d’un kilomètre, déboisée par un vieil incendie, mais qui commence à se couvrir de myrtes, de caroubiers et de lentisques. Aucun obstacle sérieux jusqu’au fond de la vallée ; nos hommes ont balayé la route : je vois une centaine de cavaliers français et alliés se débattre dans le fond contre les tirailleurs ennemis. Le terrain représente une longue bande de pré semée de bouquets d’arbres dont le moindre cache un ou deux hommes. Nos spahis, nos chasseurs et nos goums traquent ce maudit gibier et piquent tout ce qu’ils rencontrent. Nos turcos sont déjà sur le versant opposé et montent la côte. Figurez-vous un escalier dont chaque marche serait un mur en pierres sèches : autant d’étages, autant de vergers, et des Arabes derrière tous les arbres. La discipline n’est pas leur fort : ils sont groupés par-ci, disséminés par là. On voit grouiller des masses blanches partout où nos soldats semblent gagner du terrain ; l’effort des assiégés se déplace à chaque minute. Ils reculent, ils avancent, chaque étage est pris et repris tour à tour. Je ne distingue pas les femmes, mais elles sont de la fête. You ! You ! j’entends les cris d’encouragement qu’elles jettent à leurs hommes.

« Qu’est-ce que vous faites là ? me dit le général de sa voix rude. Au premier coup de fusil, ces mauvais gars d’Alsace ne sont plus bons à rien…

— Qu’à se battre, mon général.

— C’est bien ainsi que je l’entends. Patience, Brunner ! il y en aura pour tout le monde ! »

Cela dit, il partage la troupe en deux colonnes, il met ses obusiers en batterie, et nous voilà dégringolant dans le sentier de la gloire.

Vous pensez bien, mes chers amis, que je ne suis pas homme à vous conter l’affaire en détail. Pour ceux d’entre vous qui ont vu la Crimée, Magenta et Solférino, la prise du Djebel-Yala ressemblerait à une distribution des prix dans un pensionnat de demoiselles. Cependant les sabres coupaient comme ailleurs, les balles faisaient leur trou, et l’on n’avait pas mis de bouchons à la pointe des baïonnettes. Un Arabe, moins bête que les autres, devina que mon cheval me gênerait pour la montée ; il me fit la faveur de le tuer sous moi. Me voilà donc grimpant comme un singe avec le commun des martyrs. Si le sommeil m’avait repris durant cette escalade, je crois qu’il m’aurait fait un tort irréparable ; mais le moyen de dormir au milieu d’une musique qui dépassait de cent coudées toutes les cacophonies de Wagner ! Les obus volaient en grondant sur nos têtes pour éclater au milieu des groupes de burnous ; les fusils petillaient, les balles sifflaient en passant et crépitaient en ricochant sur les pierres ; les fusées traversaient l’espace avec un froufrou solennel ; les clairons, de leur voix mordante, sonnaient le ralliement ou la charge, et les Arabes des deux sexes poussaient des cris à faire peur, si quelque chose faisait peur au soldat français.

Je me souviens d’avoir traversé un premier village, puis un autre, et de les avoir vus flamber derrière moi comme deux fagots de bois sec. Au troisième, les soldats allaient mettre le feu lorsque le général survint, le cigare à la bouche, sur son petit cheval noir. Où la bête avait-elle trouvé des chemins ? C’est ce qu’on n’a jamais su.

« Tas d’imbéciles, dit le grand chef, si vous brûlez ces gourbis, nous coucherons à la belle étoile ! »