— Non ; si je la lisais, autant l’écrire moi-même.

— Comment ! j’entre en correspondance avec ta sœur, et tu n’es pas curieux de savoir ce que je lui dis ?

— Imbécile ! je ne te connais donc pas ? »

Le mot m’entra au fond de l’âme, et l’imbécile sauta au cou de son ami.

Le général nous tint clos et cois toute la journée ; mais, les alertes s’étant succédé d’heure en heure pendant la nuit, on procéda le lendemain à une forte reconnaissance. L’ennemi s’éloigna ou devint sage ; pendant une semaine, la colonne expéditionnaire garda ses positions sans être inquiétée. Nos soldats employaient leur temps à nettoyer les trois villages, c’est-à-dire à raser les maisons et à couper les arbres par le pied. Nous appelons cela faire un exemple. Le village d’en haut se transforma bien vite en un joli petit camp fortifié, et tout le monde avoua que la tente était décidément plus confortable que le gourbi.

Mais tandis que nous vivions tranquilles et sans songer à mal, le mouvement gagnait autour de nous. Les chenapans que nous avions chassés de leurs foyers s’étaient répandus dans les tribus voisines. Un vieux marabout borgne, qui avait pour maîtresse une femme des Beni-Yala, se mit à prêcher la croisade et trouva des échos partout. C’est étonnant comme l’écho se propage dans les montagnes ! Des tribus grosses comme le poing se donnèrent de l’importance en refusant de nous payer l’aman. Les rumeurs les plus idiotes vinrent en aide à la rébellion. Les nouvellistes de l’Aurès sont aussi inventifs et aussi effrontés que les nôtres. On alla jusqu’à dire que les grands cheiks d’Afrique étaient venus assiéger le sultan des Français dans un de ses châteaux, et qu’il s’était tiré d’affaire en leur restituant l’Algérie. Bref, quinze jours après notre victoire, nous étions cernés bel et bien, et nos communications, même avec Biskra, coupées. Les renforts ne pouvaient tarder longtemps, mais ils n’étaient pas venus, et, pour des triomphateurs, nous ne nous trouvions pas précisément à notre aise.

Le général avait toute sorte de qualités, mais la patience n’était point sa vertu dominante. Il résolut de frapper un coup. La tribu du vieux marabout désagréable, les Beni-Schafar, très-belliqueux et pas mal riches, étaient à cinq lieues de marche. Par une belle nuit, on nous réveille tous en douceur ; la colonne se faufile entre les montagnes, et à huit heures du matin nous étions engagés.

La journée ne fut pas mauvaise : on tua cinquante hommes, on brûla un village superbe, et l’on repoussa une demi-douzaine de retours offensifs ; mais impossible de camper sur le champ de bataille. Nous avions des blessés à rapporter et des bagages à reprendre en chemin : le général décide que nous irons dormir chez nous.

Tout le monde croyait la question vidée, et tout le monde était de belle humeur, excepté le turco, qui, relégué à l’arrière-garde, n’avait pas eu l’occasion de se montrer. Je me moquais un peu de son ambition, et je lui débitais tous les proverbes appropriés à la circonstance : l’appétit vient en mangeant, mais ce n’est pas tous les jours fête ; ne te désole pas : tout vient à point à qui sait attendre, et cætera.

Pour revenir au Djebel-Yala, nous avions un vrai chemin de l’Aurès : beaucoup à monter, beaucoup à descendre, pas un kilomètre de plain-pied, du reste un beau pays. Je chevauchais avec l’avant-garde, à la gauche du général, dans un torrent qui coule sur des galets de marbre blanc. Nous avions devant nous toute une échelle de sommets couronnés par le Djebel-Derradj, ce burgrave poudré de neige. On ne se pressait pas, et l’on explorait le terrain avec un soin d’autant plus minutieux que le jour commençait à baisser.