« Allons ! me dit le général, je crois que nous en sommes quittes. Bonne besogne, Brunner ! Dans une heure, nous serons sous nos tentes ; avant trois jours, les Beni-Schafar… »
Un feu de file bien nourri l’arrêta net au milieu de sa phrase. Les Arabes tombaient sur notre arrière-garde ; on entendait non-seulement leur fusillade, mais leurs cris.
Le bonhomme jura un gros juron et tourna bride en nous criant : Allez toujours !
Quand un grand chef vous dit d’aller, il n’y a qu’une chose à faire ; mais le soldat français n’abat pas le quart de lieue en dix minutes lorsqu’il entend fusiller ses camarades derrière lui. Nous avancions lentement, chaque officier poussant ses hommes, et furieux de ne pouvoir les planter là. Quelquefois le feu s’arrêtait, et l’affaire semblait finie ; mais les détonations reprenaient par saccades. Sur ces entrefaites, la nuit tomba, la difficulté du chemin vint compliquer le doute qui nous paralysait. La colonne n’avait pas fait un temps d’arrêt depuis son départ, et il y avait bientôt cinq heures qu’elle marchait. Les fantassins ne se plaignaient pas, mais on les entendait souffler. Nous ne savions que faire ; aucun de nous n’osait prendre sur lui de crier halte !
Enfin le général nous rejoignit, et sa première parole fut pour nous inviter au repos. Tandis que les soldats rompaient les rangs et s’asseyaient au bord de la route, les officiers accouraient chercher des nouvelles.
« Tout va bien, dit le général : depuis que j’ai quitté l’arrière-garde, je n’ai plus entendu qu’une petite fusillade, et il y a bien une demi-heure de ça ; mais nous avons eu chaud. Décidément, Brunner, votre ami le turco est un rude homme ; je vous en fais mon compliment. Peu d’apparence, mais un fonds d’enfer. Il ira loin, ce garçon-là : il est instruit, il est brave et il est heureux. Les balles le respectent ; il fait peur à la mort. Je l’ai vu travailler du sabre et de la baïonnette : oh ! c’était de l’ouvrage proprement fait ; il a tué deux Arabes de sa main. Ma foi ! mon cher, on dira que je flatte la noblesse, comme tant d’autres vieux croûtons ; mais tant pis ! s’il reste un bout de ruban rouge à Paris, je le demanderai à l’empereur lui-même pour ce petit camarade-là. En route, mes enfants ! nous ne serons pas au camp avant dix heures. »
Le reste du voyage me parut long : vous devinez pourquoi. Aussitôt arrivé, il fallut vaquer au service, et je le donnai cent fois au diable, car il me retint jusqu’à minuit. Enfin je m’appartiens et je cours à la tente de Léopold pour lui conter la grande nouvelle. A quatre pas de chez lui, je m’entends appeler par un homme qui courait aussi, mais en sens inverse. Je m’arrête et je demande ce qu’on me veut.
« Je vous cherche partout, mon capitaine, de la part de M. de Gardelux.
— Et moi aussi je le cherche sur terre et sur mer : où est-il ?
— A l’ambulance, et bien malade.