— Comment ? lui ? c’est impossible !
— Une balle dans le ventre, mon capitaine. C’est moi qui l’ai ramassé ; mais dépêchons-nous, s’il vous plaît : je crois qu’il n’y a pas de temps à perdre. »
Nous courons donc à l’ambulance, et mon cœur se serre à la vue de ces tentes surmontées d’un drapeau rouge qui dans la nuit paraissait noir.
« Il est ici, » dit mon guide en désignant la première.
J’entre et je vois à la lueur d’une lanterne mon pauvre Léopold étendu sur un matelas, et si pâle qu’au premier moment je le crus mort. Il venait de s’évanouir à la suite d’un sondage. Le docteur était à genoux et s’essuyait les mains à son tablier sanglant.
« Ah ! c’est toi ? dit Marcou. Mon pauvre Brunner, tu perds un fameux ami, et l’armée un fier soldat.
— C’est donc fini ?
— Pas tout à fait, mais il n’y a pas de ressource. La balle est venue de bas en haut ; le diaphragme est traversé. L’hémorrhagie et la suffocation l’enlèveront. Il en a pour deux ou trois heures : attends ; il reviendra peut-être à lui. Du reste, une mort assez douce ; il s’éteindra sans souffrir. Moi, je vais voir les autres : ces gueux d’Arabes m’ont taillé de la besogne aujourd’hui. »
J’essayais de le retenir, je le suppliais de chercher, d’inventer quelque chose, de faire un miracle pour le salut de mon ami. Il me regarda d’un air triste, me serra les deux mains et sortit en levant les épaules. Alors je me rabattis sur le brave garçon qui m’avait amené là, et je remarquai seulement qu’il portait le bras droit en écharpe. C’était un caporal de la ligne ; le général l’avait ramené en passant, avec vingt hommes de sa compagnie, pour renforcer l’arrière-garde, et il avait pris part à la dernière moitié du combat. Il me conta comment on avait dû faire plus de vingt retours offensifs pour reprendre les camarades qui tombaient ; encore en avait-on laissé trois ou quatre aux mains de l’ennemi. Lui-même avait été sauvé par mon pauvre petit turco ; c’était avec son fusil que Léopold avait chargé les Arabes.
« Mon capitaine, disait-il, je vous jure que M. de Gardelux a fait des choses impossibles. Sa tunique est hachée et la baïonnette de mon fusil tordue. Malheureusement le pied lui a manqué dans un ravin, il a roulé en arrière, et un Arabe, caché derrière un lentisque, l’a tiré presque à bout portant. Tout le monde l’a cru fini ; nous sommes revenus tous les deux sur le même cacolet, et il n’a donné signe de vie qu’à l’ambulance. Il a demandé après vous ; mon bras était bandé, je me suis lancé à vos trousses. Avouez que je lui devais bien ça ! »