Je renvoyai ce pauvre diable à son lit, et je m’assis par terre au chevet de Léopold. Vous ne souhaitez pas que je vous dévide la série de mes méditations, hein ? Ce serait un peu long, mes amis, et pas drôle du tout. Vers trois heures, j’étais dans une espèce d’abrutissement fait de douleur et de fatigue, quand j’entendis appeler : Charles !
La voix semblait sortir de terre : il s’en fallait bien peu ; on se trompe à moins.
Je pris sa main humide et molle, et je lui dis : « Je suis là. » Il ouvrit de grands yeux et me regarda un instant sans me voir.
« C’est moi, lui dis-je, ton ami, Brunner ! »
Il fit un nouvel effort et demanda de l’eau. J’écartai péniblement ses dents serrées, et je lui fis couler quelques gouttes dans la bouche. Son regard s’éclaircit, sa figure s’anima ; il me reconnut.
« Merci ! dit-il. » Il s’arrêta plusieurs minutes comme si ce simple mot l’avait fatigué. J’attendais en retenant mes larmes et je tâchais de prendre un air riant. Les forces lui revinrent ; sa main, que je serrais toujours, pressa un peu la mienne ; il respira longuement et me dit à demi-voix :
« C’est fini… je m’y attendais… tu sais !… Un peu plus tôt, un peu plus tard !… N’importe ! c’est beau, la guerre… je n’ai vécu qu’ici, avec vous… On aurait bien pu m’y laisser quelque temps, mais… il faut croire que je n’en étais pas digne… Ah ! je n’ai pas été gâté sur la terre. Il n’y a que vous autres… toi surtout. »
Je pris mon courage à deux mains pour lui dire qu’il avait tort de se croire perdu, qu’on revenait de plus loin, que Marcou m’avait rassuré sur son état, qu’avant deux mois il serait encore des bons. Oui, je lui débitai tout ce qui me passa par la tête ; mais, s’il faut vous dire vrai, je n’étais pas fameux dans ce rôle-là. Il m’arrêta d’un petit sourire pâle qui fit geler la moelle au fin fond de mes os.
« Pauvre Charles ! Laisse-moi dire, ça presse un peu, vois-tu… Tu sais ma vie… je pardonne tout ce qu’on m’a fait, je demande pardon de toutes mes maladresses. Ma montre est là, sous ma tête. Tu l’arrêteras après m’avoir fermé les yeux, et tu la porteras à ma mère. Elle verra que ma dernière pensée, à ma dernière minute,… comprends-tu ? Le médaillon, il faut que tu le rendes à ma sœur… toi-même ! Mon testament est dans ma chambre, à Biskra. Envoie-le tout de suite quand nous serons dépêtrés d’ici. Pas les lettres ! je t’ai dit… toi-même !… Embrasse-les. Ma bague est pour Hélène. Elle ne la portera pas, mais elle peut bien la garder dans ses petits bijoux. Je t’ai légué mes armes et mes livres, mon bon vieux. J’aurais dû… non, j’espère qu’elles ne brûleront pas mes pauvres vers. Tu les apercevras un jour ou l’autre imprimés à l’étalage de la Librairie-Nouvelle… Tu t’en iras jusqu’au Helder, les deux volumes sous le bras, et tu y passeras peut-être un bon quart d’heure à reparler de moi avec un de ceux qui m’ont connu. Est-ce donc bête de mourir quand on avait peut-être sous le képi des pensées immortelles ! J’étouffe ! Encore un peu d’eau ! »
J’essayai de le faire boire, mais il fut pris d’un hoquet si violent qu’il rejeta la gorgée entière et m’éclaboussa de la tête aux pieds. « N’essaye pas, dit-il, rien n’entre plus… Ah ! j’oubliais… il y a quelques milliers de francs dans ma poche… c’est pour les hommes de ma compagnie. Adieu au général, aux camarades, à mes turcos, au drapeau, à la France, à la vie, à toi, frère !… J’étouffe… Ah ! ça va mieux ! »