En effet, ça allait même tout à fait bien, car le pauvre garçon avait fini de souffrir.
Moi, j’étais devenu fou, et je me comportai comme une brute. Je sortis de la tente en courant, sans lui fermer les yeux, sans accomplir une seule de ses dernières volontés. Je traversai le camp dans tous les sens, je rentrai chez moi, j’en sortis, je m’en allai réveiller cinq ou six camarades pour leur dire que le turco était mort, je fis une tournée aux avant-postes, et je vagabondai comme un homme ivre, jusqu’à six heures du matin.
L’idée me vint alors de retourner à l’ambulance. J’avais besoin de le revoir. Lorsque j’arrivai à la tente, les infirmiers l’avaient déjà mis dehors. Je le trouvai par terre, étendu sur le dos : on ne voyait que sa figure ; le corps était caché, avec cinq ou six autres, sous une bâche de mulet. J’en comptai huit, de ces bâches, rangées à la file. On entendait, dans une tente voisine, le râle d’un blessé.
Ce qui m’exaspérait, c’était de voir le joli gazon neuf qui verdoyait insolemment autour de ces malheureux corps. Le ciel était d’un bleu féroce ; le soleil implacable riait. Une superbe matinée pour les paysagistes, mais les yeux me cuisaient trop ; vous pouvez croire que je n’étais pas en train d’admirer.
Je ne sais pas combien de temps je restai là, assis dans l’herbe humide, rongeant le bout de mes doigts, et drôlement bercé par la dernière chanson du spahi qui mourait à quatre pas plus loin. Une tape sur l’épaule me réveilla de ma stupeur. C’était le général qui venait faire sa visite aux malades et ses adieux aux morts. Il ne m’adressa pas un seul mot de consolation : il savait bien que je n’étais pas consolable.
« Capitaine Brunner, me dit-il d’un ton d’autorité, personne ne sortira du camp jusqu’à ce soir. A sept heures, nous irons rendre les derniers devoirs aux camarades et aux amis que nous avons perdus. Il y a quelques paroles à prononcer sur leur tombe, je vous ai choisi. Retournez à votre tente et mettez-vous à la besogne : vous n’avez guère que le temps. »
Cela dit, il me tourna le dos et s’en alla droit comme barre aux ambulances ; mais sa voix avait fléchi sur la fin, et à la façon dont il se moucha dès qu’il fut hors de vue, je compris qu’il avait eu de la peine à se contenir devant moi. Un homme de guerre a besoin de connaître pas mal de choses, et entre autres le cœur humain. Si ce bon vieux n’avait pas eu l’idée de m’imposer une distraction laborieuse, je ne sais pas de quelles sottises j’aurais été capable ce jour-là. J’écrivis et je recommençai ma petite oraison funèbre ; cela me conduisit jusqu’au milieu du jour, et quand je l’eus achevée tant bien que mal, je me mis à l’apprendre par cœur et à la réciter sous ma tente.
Mais le soir, à sept heures, quand je me vis debout devant cette fosse, où se dessinait confusément, sous un lambeau de toile grossière, le corps du malheureux turco, je perdis la mémoire, la parole et la force. Je répétai cinq ou six fois de suite le mot camarades, tout un peuple d’idées se mit à danser pêle-mêle dans mon cerveau, et pas une ne se décidait à passer par la bouche. Je suppose que la plus vive et la plus frappante de toutes fut le contraste de cette tombe obscure avec cette vie militaire si bien commencée ; je me souvins sans doute que la veille, en rentrant au village, le général m’avait promis la croix pour mon ami, car j’arrachai machinalement la croix qui pendait sur ma tunique, je la lançai dans la tombe ouverte, et je me laissai choir à la renverse entre les bras du général, qui ne se privait plus de pleurer.
Je ne me rappelle pas si je revins au camp sur mes jambes ou si les hommes m’y rapportèrent comme un paquet. Le major me fit prendre un calmant qui me jeta sur le lit pour vingt-quatre heures. A mon réveil, je trouvai plus de besogne que dix hommes n’en auraient pu faire : tous mes amis s’étaient donné le mot pour me distraire en m’écrasant. Les Arabes, qui n’étaient pourtant pas de mes amis, s’entendirent avec les autres. Nous fûmes attaqués par des forces considérables ; les alertes, nos sorties, le danger, un coup de crosse qui me fendit la tête, tout cela me fit du bien.
Six semaines après l’événement, un renfort nous arriva de Constantine. Pour opérer la jonction, il fallut livrer une vraie bataille ; mais nos communications avec Biskra furent rétablies pour le reste de la campagne. Mes lettres de France m’arrivèrent en botte : vous devinez la joie après une si longue privation. Le sort a des caprices étranges : dans ce courrier, je trouve quelques lignes de madame de Gardelux ! Cette mère qui ne répondait pas à son fils avait donc trouvé le temps de m’écrire ! Voici le texte de son poulet ; je tiens l’original à la disposition des amateurs :