« Madame de Gardelux remercie M. le capitaine Brunner des bonnes notes qu’il a données au comte Léopold. Elle le prie de vouloir bien continuer ses soins à ce jeune homme qu’un coup de tête a engagé dans une voie déplorable, mais dont la vie est d’un grand prix, car il est l’unique représentant de son nom. M. le capitaine Brunner peut compter sur toute la reconnaissance de ses obligés. »
Les comtesses ont le droit d’ignorer qu’un capitaine d’état-major n’est pas un maître d’étude et que mon extrait de l’ordre du jour n’était pas un satisfecit donné par moi. Je n’admettrai jamais que la carrière des armes soit une voie déplorable ; plût à Dieu que nos jeunes gentilshommes n’en connussent point de pire ! Enfin la dernière phrase avait l’air de promettre une récompense honnête ; cela rappelait un peu trop les affiches de chien perdu.
Je me dis après avoir lu : Voilà une femme qui n’est ni intelligente ni bonne. Ça commence assez mal avec le faubourg Saint-Germain ; mais avais-je des illusions à perdre sur Mme la comtesse ? Cette lettre est un trait qui achève de la peindre. J’allumerai ma pipe avec son papier satiné, et justice sera faite. Il ne m’en reste pas moins un devoir sacré à remplir. Nos communications sont rouvertes ; l’acte de décès va partir ; la famille l’aura trois ou quatre jours après le ministre. Brunner, il faut que tu écrives à ces deux femmes pour leur apprendre avec ménagement la mort de Léopold.
C’est un rude métier de consoler les autres lorsque soi-même on n’est pas consolé du tout. Pourtant je fais ma lettre, et je puis vous assurer qu’elle était bien, littérature à part. Le général m’apporte une page admirable : on accepterait d’être mort pour être loué en tels termes par un homme de ce cœur et de ce mérite-là. Nos camarades, sachant ce qui se passe, se mettent à rédiger une condoléance qui était un fier hommage à la mémoire du pauvre turco. Je mets le tout ensemble, j’y ajoute les dernières pensées que je peux recueillir dans les papiers du mort et un brouillon de son testament, la mise au net se trouvant à Biskra. Je l’indique d’un mot, promettant de l’envoyer aussitôt que possible et parlant des commissions que j’irais porter moi-même, Dieu sait quand. Bref, j’ai fait tout pour le mieux, et je ne crains pas que personne m’accuse d’être resté au-dessous de mes devoirs.
Le général avait fait mettre à ma disposition tout le bagage de ce malheureux enfant. Je partageai l’argent, soit quatre mille francs, entre ses hommes, sans oublier Bel-Hadj, son soldat, qui se faisait soigner à l’hôpital de Biskra. Sa montre était arrêtée quand un infirmier me la rendit : je mis les aiguilles à l’heure exacte de sa mort, mais je m’abstins de casser le mouvement, quoiqu’il me l’eût ordonné. C’est plus fort que moi ; j’ai horreur de détruire ce qui a coûté du travail à quelqu’un. Il me semble que les choses se détruisent assez par elles-mêmes, sans que nous y mettions la main. Je ficelai la montre dans une boîte, et j’écrivis dessus le nom et l’adresse de Mme de Gardelux. Je fis un autre paquet de la petite bague à ses armes qu’il destinait à Mlle Hélène, un autre des papiers qu’il avait apportés en campagne, un autre de la tunique dans laquelle il s’était fait tuer. Comme il pouvait m’en arriver autant du jour au lendemain, les ficelles et les étiquettes n’étaient pas de luxe. Quant au portrait en miniature, je crus faire acte de prudence en le gardant sur moi. L’ivoire est si fragile, et la monture était si mince ! Les mulets ont le trot cruellement dur ; ils pulvérisent les trois quarts de ce qu’on leur met sur le dos : trop heureux quand ils n’emportent pas le reste au fond d’un précipice ! Car on surfait un peu leur mérite, et ils n’ont pas le pied si infaillible que ça.
Notre expédition de l’Aurès n’était pas terminée, il s’en fallait. Les Arabes tenaient bon ; nous eûmes des hauts et des bas, même après l’arrivée des renforts. Voilà ce que c’est que la guerre en Afrique : on sort pour une promenade militaire, et l’on rentre au bout de six mois. Si du moins on rentrait avec tout son monde ! Marcou a fait la statistique de nos pertes : ce n’est pas si grandiose que le travail de M. Chenu sur la guerre de Crimée, et c’est peut-être plus effrayant. Des huit cents hommes qui étaient partis sous ses ordres, le général en a ramené quatre cent cinquante-deux, un peu plus de moitié ! Ce dont j’enrage, c’est que cette malheureuse campagne n’a valu ni avancement ni décorations à personne. On n’a pas voulu dire au public que la domination française avait été menacée dans le cercle de Biskra. Il se trouva que nous avions trimé, six mois durant, pour le roi de Prusse. Tant pis pour nous ! la politique l’exigeait.
Mon premier soin en rentrant fut de chercher le testament et de l’envoyer à Paris. Le notaire de la famille me l’avait réclamé trois fois avec douceur, disant toujours que la comtesse et Mlle de Gardelux étaient trop désolées pour me remercier de mes politesses. Je n’avais pas besoin de leurs actions de grâces, mais le style de ce notaire et son impatience m’agaçaient. Le fond du testament était connu : Léopold donnait à sa sœur ses vingt-cinq mille livres de rente ; mais que diable ! la famille n’attendait pas cet argent-là pour manger !
Nous prîmes deux mois de repos ; je rentrai dans mes habitudes, je refis connaissance avec la segnia qui distribue aux palmiers leur ration quotidienne de trente-six litres par tête. Rien de tel que la baignade pour vous reposer d’une campagne. Pourquoi n’a-t-on pas inventé des bains à l’usage du cœur ? Le chagrin m’avait laissé une sorte de sécheresse et d’irritation intérieure ; j’étais dur et cassant dans la conversation, je mordais comme un acide, je ne croyais plus à rien.
Une bonne et charmante fille qui m’aimait de tout son petit cœur, que j’avais tendrement aimée, me devint tout à coup indifférente, puis odieuse, sans qu’il me fût possible de dire pourquoi. Nous étions à peu près fiancés, sa mère est la sœur de la mienne, nos fortunes s’accordaient à merveille, et nos caractères encore mieux. Jamais, depuis notre baiser d’adieu, elle n’avait laissé partir un courrier sans m’écrire. Je ne lui répondais pas si régulièrement, mais elle me savait heureux de ses lettres, elle se sentait aimée, et ça lui suffisait. Un beau jour, je me prends d’aversion pour elle ; ses gentillesses naïves, qui me tiraient les larmes des yeux, commencent à me donner sur les nerfs. Je trouve ridicule et presque inconvenante sa manie de m’envoyer les violettes de nos bois et les vergiss-mein-nicht du ruisseau. Si encore je m’étais borné à me moquer d’elle en moi-même ! Mais je veux qu’elle le sache, et je trouve un plaisir cruel à la faire souffrir. Me voilà son correspondant enragé, et je regrette que le bateau de Philippeville ne parte pas deux fois par semaine, pour lui faire deux fois plus de mal. L’homme est un loup mal apprivoisé : quand sa férocité le reprend, il a besoin d’enchérir incessamment sur lui-même. C’est pourquoi les assassins donnent jusqu’à soixante et cent coups de couteau à leur victime, qui était morte du premier. Marguerite me répond d’abord par des plaisanteries dont la douceur m’agace, puis elle laisse éclater sa douleur et ses larmes ; enfin la famille s’en mêle : maman Brunner et l’oncle Moser m’écrivent à la fois pour demander si je suis fou. Je l’étais ! Je réponds par une dissertation prodigieuse sur le danger des mariages consanguins au point de vue du perfectionnement des races, et je déclare net qu’il me répugne d’engendrer de petits sourds-muets. Là-dessus, ma pauvre Gretchen et ses parents font un coup de tête par dignité : on la marie à un fabricant de Mulhouse qu’elle ne pouvait voir en peinture, qu’elle avait refusé trois fois, et qu’elle aime passionnément aujourd’hui.
Dame ! je mentirais en vous disant que j’étais content de moi. On m’aurait rendu service en me procurant quelque bonne querelle ; mais à Biskra ! La garnison était mélancolique en diable ; les camarades se bâillaient réciproquement au visage : quant aux danseuses, ces femmes de cuir bouilli, elles me faisaient horreur.