Mon seul plaisir, et vous allez voir s’il était drôle, consistait à m’ensevelir tout vivant dans le souvenir du pauvre turco. Je relisais ses vers, je feuilletais le journal de sa vie : M. Pelgas, son précepteur, lui avait donné l’habitude de prendre quelques notes tous les soirs avant de se mettre au lit. Je parcourais les lettres trop rares et trop courtes qu’il avait reçues de sa famille. C’est ainsi que j’ai reconnu que mon fameux billet de Mme de Gardelux était non pas de la comtesse, mais bien de Mlle Hélène. La pauvre enfant avait sans doute écrit cela sous la dictée de sa mère : autrement elle y aurait mis un peu de son cœur. Je ne pouvais me la représenter que bonne, spirituelle et gracieuse en tout, telle enfin que son frère me l’avait si souvent dépeinte. Je l’estimais beaucoup, je la plaignais un peu ; je… c’était ridicule, mais je m’inquiétais de son avenir. Pensez donc ! une telle enfant livrée aux mains d’une telle mère ! Elle devait avoir besoin d’un conseiller, d’un appui, d’un autre Léopold, en un mot d’un second frère ! Et je me sentais de force à remplir cet emploi difficile, en tout bien, tout honneur. Nous autres Alsaciens, nous n’avons qu’une spécialité incontestable, le dévouement. On nous dit de marcher, nous courons ; on a besoin de notre vie, nous nous faisons tuer sans dire ouf ! Voilà l’Alsace. Je me rappelais à tout moment les projets de mon ami sur celle qu’il appelait notre petite Hélène, et je cherchais autour de moi, consciencieusement, un homme qui fût digne d’elle. Si je l’avais trouvé, ma parole d’honneur, je le prenais par la main et je l’emmenais à Paris. Je me disais : la famille est capable de te rire au nez : mais tu auras fait ton devoir envers celui qui n’est plus.

Pendant que je me remplissais l’esprit de ces rêveries, l’oubli faisait sur moi son petit travail, comme dit Gougeon. L’image du turco s’effaçait de ma mémoire, comme une photographie qu’on laisse traîner au soleil. Je sentais approcher le moment où cette figure si honnête et si cordiale disparaîtrait absolument à mes yeux, et où mon vieil ami ne serait plus pour moi qu’une abstraction sans forme, un être de raison. Pourquoi diable n’avais-je pas songé à faire un croquis d’après lui dans nos journées de désœuvrement, moi qui dessine ? Je tremblais à l’idée de le perdre une seconde fois par l’oubli. Dans cette anxiété, la miniature de sa sœur me rendit un véritable service. A force de l’étudier, je finis par y reconnaître et par en dégager ce je ne sais quoi par où un frère qui n’est pas beau ressemble à sa sœur qui est jolie. C’est un travail qui veut du temps et de l’application, mais je n’avais pas autre chose à faire. Je commençai par copier à l’aquarelle la miniature telle qu’elle était. Plus j’allais, plus mon admiration croissait pour l’inimitable artiste. Impossible à moi de reproduire cette fleur de jeunesse, ce duvet des beaux fruits estompés de rosée, ce plumage microscopique que le toucher enlève aux ailes des papillons. Ce portrait me désespéra pendant une quinzaine. Chaque coup de pinceau me reprochait mon inaptitude et ma grossièreté ; je me disais qu’il faut être femme et mère pour interpréter si délicatement la beauté d’une jeune fille. Enfin ! n’en parlons plus. J’arrivai ainsi par ricochet à retrouver dans ma mémoire la figure de Léopold, et j’en fis un crayon médiocre sans doute, mais ressemblant.

Tout ça tuait le temps, mais je n’oubliais pas qu’il me restait une visite à faire au faubourg Saint-Germain. Seulement, toutes les fois que je me représentais Charles Brunner entrant dans les salons des Gardelux, j’avais froid dans le dos, et la racine des cheveux me picotait la tête. Je suis timide avec les femmes du monde, et l’on ne se refait pas en un jour. Ce n’est pas tant la fierté de la comtesse qui m’effrayait ; non, c’était de voir pleurer la pauvre petite Hélène. Tantôt je me reprochais d’être encore à Biskra, lorsqu’il m’aurait été facile d’obtenir un congé de semestre ; tantôt je me prouvais à moi-même qu’il valait mieux retarder ce voyage. Mon arrivée allait réveiller les douleurs de la famille : ne convenait-il pas d’attendre que l’on fût un peu consolé ? Mais si j’attendais trop, ces souvenirs poignants que j’apportais avec moi ne rouvriraient-ils pas des blessures à demi-fermées ? Je ne savais que faire, et je ne pouvais demander conseil à personne, car je n’avais plus d’ami assez intime pour partager de tels secrets.

J’étais encore à me tâter lorsque le général Gerhardt, qui est mon compatriote et mon parrain, me proposa de le rejoindre à Sidi-bel-Abbès. Dulong, son officier d’ordonnance, était mort de la fièvre ; on espérait avoir une campagne à faire sur la frontière du Maroc. L’offre du général me tira d’incertitude : le service avant tout. Je partis donc pour Sidi-bel-Abbès, et j’y restai quatre mois à attendre cette bienheureuse expédition, qui n’eut pas lieu. Mon parrain devina probablement que j’étais travaillé en dessous par quelque idée étrangère au service. Un beau matin, après le rapport, il me dit : J’ai des commissions pour l’Alsace, et tu as un congé de semestre ; fais ton sac et va-t’en. Mes amitiés chez toi et chez moi.

Je pars et j’arrive à l’hôtel du Louvre. Maman Brunner m’attendait à Obernai. Dès qu’elle savait la date de mon départ, elle savait aussi quel jour et à quelle heure nous nous embrasserions. Impossible de rester plus d’une journée à Paris sans lui causer de la peine : j’étais donc étranglé par le temps ; il fallait faire ma visite dans la journée, ou jamais. Je prends mon courage à deux mains, et je décide que j’irai après midi chez Mme de Gardelux. Les trois quarts de mes bagages voyageant par petite vitesse, je n’avais pas d’habillements civils ; mais, sans être neuf, mon uniforme était encore assez présentable. En brossant la tunique, car les garçons d’hôtel n’y entendent rien, je me rappelais le mot de mon pauvre ami : se brosser et attendre !

Il y avait un an et huit jours que je l’avais vu mourir ; mais, comme la nouvelle n’était arrivée qu’environ deux mois plus tard, je me dis que Mme et Mlle de Gardelux devaient être en plein demi-deuil. Je préparais mes phrases en comptant mes paquets. Il y en avait trois petits : la montre, la bague du petit doigt et la miniature ; un moyen, les papiers ; et un gros, la tunique. Je descends tout cela moi-même, car personne que moi n’y avait touché depuis un an, et je prends une voiture de remise dans la cour même de l’hôtel. Je donne l’adresse au cocher et je lui dis de demander la porte ; mais quand nous arrivons, la porte était ouverte, et il y avait des équipages arrêtés dans la cour.

Un valet galonné du haut en bas m’ouvre la portière et me demande d’un air à claques si c’est bien à Mme de Gardelux que ma visite est destinée. Oui, lui dis-je, et je passe, tout encombré de mes pauvres reliques. Dans l’antichambre, je fais lever trois ou quatre grands drôles qui se miraient dans les boucles de leurs souliers. L’un d’eux m’enlève mon caban, un autre fait semblant de vouloir prendre mes paquets, mais d’un seul coup d’œil je le renvoie à sa banquette. Alors je vois paraître une espèce de petit furet en frac noir qui m’introduit dans un premier salon, puis dans un autre, puis encore dans un autre, et là se plante devant moi pour me dire du ton le plus confidentiel :

« Monsieur sait que c’est le jour de Mme la comtesse ?

— Je ne le savais pas, mais j’en suis enchanté, puisque cela m’assure de la trouver chez elle. »

Là-dessus je le vois qui regarde mon uniforme, et la moutarde me monte au nez. J’avais la bouche ouverte pour lui dire : Aimez-vous mieux que j’entre tout nu ? Mais il reprend aussitôt son air humble et me demande qui il aura l’honneur d’annoncer.