« Le capitaine Charles Brunner… non… Portez cette carte à Mme la comtesse. Je m’étais muni d’une carte, et j’avais pris le soin d’écrire après mon nom : porteur des derniers adieux de Léopold. »
Ce qui m’avait arrêté sur le seuil, c’était le bruit d’un grand éclat de rire. Je ne voulais, je ne pouvais pas entrer dans ce salon comme la statue du commandeur.
Le frac noir porta mon message et revint me dire poliment : « Mme la comtesse est très-sensible à la visite de M. le capitaine ; mais elle a quelques personnes chez elle, et elle prierait monsieur de repasser demain à la même heure.
— Répondez que je suis arrivé ce matin pour m’acquitter d’un message que j’ai juré de remettre en mains propres, et que je pars à huit heures et demie par le train-poste de Strasbourg. »
Mon vieux faquin d’ambassadeur fit un nouveau voyage et revint.
« Si M. le capitaine veut bien me suivre jusqu’au boudoir de Mme la comtesse, madame peut donner cinq minutes à monsieur… »
J’étais vert de fureur. Cette femme daignait m’accorder cinq minutes, à moi qui aurais donné toute ma vie pour son fils ! J’entre dans un boudoir de vieille coquette, admirablement machiné pour fausser la lumière et cacher les ravages du temps. Une minute après, j’entends un bruit d’étoffes, mais un bruit comparable au murmure de la mer : vous auriez dit un océan de soieries soulevé par une tempête de crinoline. La robe paraît : elle est mauve. Madame avait antidaté son deuil pour le faire plus court ! Je regarde sa figure, elle était souriante et féline : ce fameux regard en coulisse de la Dubarry à quarante ans !
Ah ! si du moins j’avais pu me dire : Elle n’est pas la vraie mère de mon pauvre turco ! Mais elle lui ressemblait depuis qu’elle avait commencé de vieillir. J’étais forcé de le retrouver en elle, moins flatté, mais aussi vivant que dans le portrait de la petite sœur.
Elle resta debout, tandis que, debout devant elle, j’expliquais les raisons de mon importunité.
« Ainsi, monsieur, me dit-elle en minaudant, vous avez connu ce pauvre Léopold ?