—Jamais.»
Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son mari. On le chercha partout, et jusque dans la rivière. Le public le regretta; ses rôles étaient distribués à d'autres. Sa femme le pleura sincèrement; elle n'avait jamais cessé de l'aimer. Elle tint sa porte fermée à tout le monde, renvoya avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa toutes les consolations des hommes. Elle détestait sa coquetterie et disait, en tirant ses beaux cheveux: «J'ai tué mon pauvre Gorgeon!»
Vers la fin de septembre, un bruit se répandit que Gorgeon n'était pas mort, et qu'il faisait les délices de la Russie.
«Le drôle serait-il vivant? pensa l'inconsolable Pauline. S'il est vrai qu'il se porte bien et qu'il m'ait fait pleurer sans raison, il me payera mes larmes.»
Elle essaya de rire; mais la douleur fut plus forte, et tout finit par un redoublement de pleurs.
Huit jours après, un ami anonyme, qui n'était autre que M. de Gaudry, lui fit parvenir l'article suivant, découpé dans le Journal de Saint-Pétersbourg:
«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour et devant une brillante assemblée, le rival de Sainville et d'Alcide Tousez, le célèbre Gorgeon, a débuté au théâtre Michel, dans la Sœur de Jocrisse. Son succès a été complet, et le jeune transfuge du Palais-Royal s'est vu comblé d'applaudissements, de bouquets, d'oranges et de cadeaux de toute sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles, et notre théâtre, déjà si riche, n'aura plus d'égal en Europe. Gorgeon est engagé à raison de six mille roubles argent et un bénéfice par an. Son dédit, qui est d'ailleurs insignifiant, sera payé sur la caisse des théâtres impériaux.»
Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait dans la catégorie des femmes abandonnées. Tout Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer son mari. «Après un an de ménage, quitter une femme adorable dont il n'avait jamais eu à se plaindre! la livrer à elle-même à l'âge de dix-huit ans! Et cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice! Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? Pauline était le modèle des femmes; elle avait traversé toutes les séductions sans y laisser une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier trait au tableau, on ne manqua pas de dire que Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources: comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au Palais-Royal! Son mari lui avait laissé tout ce qu'il possédait d'argent et un beau mobilier, dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta rue de la Fontaine-Molière, au quatrième étage.
Elle inspirait une vive compassion à tous les hommes, et surtout à M. de Gaudry et à ses voisins de l'orchestre. Mais elle ne souffrit pas qu'aucune bonne âme en gants paille vînt la plaindre à domicile. Elle vivait seule avec une cousine de son âge qui lui servait de cuisinière et de femme de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand secours ni d'une grande consolation: il buvait. Dans sa retraite, elle se consumait en projets inutiles et en résolutions contradictoires. Tantôt elle voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer pour Pétersbourg et se jeter dans les bras de son mari; tantôt elle trouvait plus juste et plus conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle se ravisait, elle voulait rester à Paris, donner l'exemple de toutes les vertus, édifier le monde par son veuvage et mériter le nom de Pénélope du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla aussi d'autres coups de tête, mais elle ne s'y arrêta point.
Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui écrivit une lettre pleine de tendresse. Sa colère était refroidie, il n'avait plus ses rivaux sous les yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, il demandait pardon, il appelait sa femme auprès de lui; il lui avait trouvé un engagement. Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans un moment où Pauline entourée de trois bonnes amies, attisait sa haine contre son mari. Gorgeon, qui comptait sur une bonne réponse, fut froissé et n'écrivit plus.