—J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te prie de croire que je n'ai pas ménagé mon éloquence. Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu de récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la main et m'a dit d'une voix émue: «Nous avons du malheur. Nous pouvions chacun de notre côté trouver une fortune: il est bien fâcheux que nous nous soyons rencontrés.»
—C'est sagement parlé.
—Que vais-je devenir?
—Est-ce un conseil que tu me demandes?
—Sans doute, puisque tu ne peux me donner autre chose!
—Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen honorable de te tirer d'affaire. Liquide héroïquement; va te cacher dans un quartier laborieux, rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; achève ton droit, passe ta licence, sois avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas avoir entièrement perdu l'habitude du travail; les relations que tu t'es créées dans ces six mois te serviront plus tard; tu regagneras le temps perdu, et l'argent aussi.
—Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on voit bien que tu vis dans une boîte: tu ne sais rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une fois marié on use ses forces à lutter obscurément contre les additions de la cuisinière et le livre du ménage. Tu veux que je travaille entre une femme, un beau-père, une belle-mère, et les enfants qui pourront survenir, obsédé de famille, et parqué avec tout ce monde dans un appartement de quatre cents francs! J'y succomberais.
—Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle famille en Bretagne. La maison de l'oncle Yvon est assez grande pour vous loger tous; on mettra une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat au dîner.
—Nous les ruinerons!